Espagne : En Catalogne, l’urgence d’une négociation / Démonter les fausses promesses économiques des indépendantistes catalans

Le Monde | 28.09.2015
Editorial du « Monde ». Prenons le président du gouvernement catalan, Artur Mas, au mot : il voulait faire des élections régionales de dimanche 27 septembre un référendum en faveur de l’indépendance. Il a joué, il a perdu. Avec 47,8 % des voix, les listes indépendantistes n’obtiennent pas la majorité absolue de oui, indispensable pour organiser une sécession. Ce scrutin ne donne pas à Artur Mas la légitimité suffisante pour organiser d’ici dix-huit mois une sortie unilatérale de la Catalogne de l’Espagne.

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Les partisans de l’indépendance de la Catalogne manifestent leur joie à Barcelone, dimanche 27 septembre. Francisco Seco / AP/ 477
En revanche, le résultat des élections permet aux indépendantistes d’obtenir une majorité en sièges et le contrôle du Parlement régional. Il est une démonstration de force vis-à-vis de Madrid que le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy devra prendre en compte. La rupture du dialogue entre le pouvoir madrilène et Barcelone, qui prévaut depuis près de deux ans, n’est pas tenable.

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Le président de la Catalogne, Artur Mas, au centre, jubile après la victoire des indépendantistes aux élections régionales. SERGIO PEREZ / REUTERS
Le débat a tourné depuis trop d’années à l’affrontement personnel entre Mariano Rajoy et Artur Mas. Le premier ministre conservateur doit mesurer la force du sentiment hostile que suscite son parti, le Parti populaire (PP), en Catalogne. Avec 8,5 % des voix, le PP n’est plus que la sixième force politique en Catalogne et se voit relégué à un rôle de simple observateur. Un désaveu pour le parti qui se veut le garant de l’unité de l’Espagne.
Le PP a beau jeu de se féliciter de ce que « la majorité des Catalans a rejeté l’indépendance ». En réalité, il ne peut pas continuer de nier les aspirations de la moitié de la population catalane, dans une région qui produit le cinquième de la richesse espagnole. Madrid distille un discours de peur – sur la sortie forcée de l’Union européenne (UE), de l’euro ou la délocalisation d’entreprises – qui se révèle contre-productif. La Commission européenne a fait planer l’idée qu’un Etat indépendant devrait renégocier son adhésion à l’UE. Ces menaces ne suffisent pas à faire taire la poussée indépendantiste catalane.
Un vote mesuré
Les indépendantistes, eux, ne peuvent pas, comme ils le prétendent, passer outre la Constitution espagnole et les 52 % des Catalans qui n’ont pas approuvé leur feuille de route sécessionniste. D’autant qu’Artur Mas ne doit sa majorité qu’aux voix du parti europhobe d’extrême gauche, la CUP. L’alliance avec ce parti anti-européen est un mauvais signe pour une région qui a toujours défendu son indépendance dans un cadre européen. « Catalunya, nou Estat de Eura » (« Catalogne nouvel Etat d’Europe »), promettaient en 2013 les slogans de la Diada, la fête nationale catalane.
De même, la Catalogne irait contre sa propre histoire en brisant les liens qui l’unissent à l’Espagne. La Catalogne s’est construite par vagues d’immigration successives en provenance des quatre coins du royaume. Son aspiration à plus d’autonomie – comme celle des Ecossais — est légitime mais, dans un monde où l’Europe se devrait d’être plus unie, il existe d’autres voies à explorer que l’atomisation permanente des entités étatiques.
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Las. Entre Madrid et Barcelone, la passion l’emporte. La Catalogne, enkystée depuis trois ans dans un débat incessant sur l’indépendance, a besoin de revenir à la politique réelle. Le gouvernement central doit accepter une négociation politique. Les électeurs, par leur vote mesuré, ont appelé Madrid et Barcelone au compromis. La redéfinition du statut catalan devra être la priorité du gouvernement qui sortira des urnes après les élections législatives prévues en décembre.

4774948_6_4d38_des-partisans-de-l-independance-de-la_a6eb585fd4ec99e73b77d6d06eea259aDémonter les fausses promesses économiques des indépendantistes catalans

LE MONDE | Mis à jour le 27.09.2015  Par Josep Borrell (Professeur d’économie, ancien président du Parlement européen et membre du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE))
En février 2012, Artur Mas, président de la Catalogne, déclarait au Monde : « Le déficit fiscal de la Catalogne est de 8,5 % du PIB. En Allemagne, le déficit des Länder est limité à 4 %. C’est ce que nous demandons. » Oriol Junqueras – chef du parti indépendantiste Esquerra Republicana de Catalunya, ERC – a raconté la même histoire dans une lettre adressée à tous les députés européens.

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Des autocollants pour l’indépendance de la Catalogne dans une imprimerie à Santiga en Espagne le 16 septembre 2015. Albert Gea / Reuters
Les hémérothèques débordent d’exemples du discours indépendantiste selon lequel le gouvernement fédéral allemand publie tous les ans, dans un louable exercice de transparence démocratique, les soldes fiscaux de ses Länder, c’est-à-dire la différence entre les impôts que chaque Land apporte au trésor fédéral et ce qu’il reçoit de celui-ci sous forme de transferts et de services publics ; discours selon lequel ce solde est limité par la Constitution à 4 % de son PIB ; et selon lequel encore non seulement l’Allemagne, mais tous les pays démocratiques, dont la France, font ces calculs et limitent l’effort de solidarité de leurs régions les plus riches.
En revanche, en Espagne, la Catalogne subit une perte de ressources fiscales du double de la norme allemande : 16 milliards d’euros, qu’elle pourrait récupérer si elle était indépendante ou si elle faisait l’objet du même traitement que celui prétendument réservé par l’Allemagne à ses Länder.
Ressassée à l’infini, cette histoire a contribué à créer le sentiment d’injustice éprouvé par une partie importante de la société catalane, exprimé par le cri « L’Espagne nous vole ! » et par le chiffre mythique de 16 milliards que rapporterait l’indépendance chaque année.
Tout est faux
Le problème est que tout cela est faux. L’Allemagne n’a jamais calculé ces soldes fiscaux si souvent invoqués, ils n’existent pas. Il n’y a pas de règle limitant la solidarité interrégionale dans la législation allemande. La réalité est que l’Allemagne est l’un des pays d’Europe où la solidarité territoriale est la plus forte. On peut se demander comment dans un pays démocratique jouissant d’une presse libre, d’universités, d’une riche vie intellectuelle, cette histoire fausse et sans fondement et qui a suscité tant de griefs a pu se propager.
Il est tout aussi faux d’affirmer que la Catalogne disposerait immédiatement et en permanence de 16 milliards supplémentaires qui lui auraient permis d’éviter les politiques d’austérité, qu’elle compterait l’excédent le plus élevé d’Europe, qu’elle serait en mesure de rembourser l’intégralité de sa dette publique en quatre ans et d’augmenter les retraites de 10 %, ainsi que le proclament les indépendantistes.
Rien de tout cela n’est vrai, car ces 16 milliards proviennent de l’application d’une méthode très particulière et ne correspondent absolument pas au bénéfice net qu’apporterait l’indépendance. Entre autres parce qu’il n’est pas tenu compte du coût des structures de l’Etat que la Catalogne aurait à créer.
Le coût de la défense, par exemple, est évalué à 422 millions seulement – tel est le coût des installations militaires sur le territoire catalan –, alors que si la Catalogne devenait membre de l’OTAN, selon le souhait exprimé par M. Mas, la dépense à engager pour la défense serait de l’ordre de 3 milliards (1,5 % du PIB).
Évidence ignorée
Faire croire que l’indépendance rapporterait immédiatement 16 milliards est une fraude intellectuelle, mais c’est un succès de communication politique. Les contestataires ont été peu nombreux, et leur voix a été étouffée par le puissant haut-parleur de la propagande officielle.
Voilà comment s’est construite l’histoire selon laquelle l’indépendance est possible, facile et pertinente. Ils en ont besoin pour faire adhérer à leur cause ceux qui n’en veulent pas pour des raisons identitaires. Si vous n’êtes pas pour l’indépendance par l’émotion, soyez-le par la raison. Elle vous convient, vous vivrez beaucoup mieux.
Nous resterons automatiquement au sein de l’Union européenne et dans l’euro parce que, quoi qu’en disent les traités, personne n’osera nous mettre en dehors de l’Europe, et les relations commerciales avec notre principal client, qui est l’Espagne, ne seront pas altérées. Nous serons accueillis à bras ouverts parce que le droit à l’autodétermination des peuples opprimés comme les Catalans est internationalement reconnu, etc.
Les autorités communautaires ont déclaré qu’une Catalogne émergeant comme un Etat indépendant devrait demander l’admission et que celle-ci devrait être approuvée et ratifiée à l’unanimité. Mais, ainsi que bien d’autres, cette évidence est ignorée, au mépris de la Constitution espagnole et même du statut d’autonomie de Catalogne. Pour changer une virgule à ce texte, il faut les voix de deux tiers des députés. En revanche, les indépendantistes se proposent de déclarer unilatéralement l’indépendance à la moitié plus une, même si cela ne représente pas la moitié des voix.
Saut dans le vide
Aux problèmes bien réels de la place d’une région consciente de former une nation au sein de l’Espagne, qui est actuellement l’un des pays les plus décentralisés du monde et reconnaissant sa diversité identitaire, la mythologie indépendantiste a ajouté un bon nombre de griefs basés sur des calculs faux et des histoires montées de toutes pièces, comme la fable étonnante des soldes fiscaux allemands.
Grâce à cela, une bonne partie des Catalans semble prête à faire un saut dans le vide pour se détacher de l’Espagne de façon unilatérale, malgré les liens affectifs qui unissent les deux sociétés et en espérant que tous les facteurs importants de leur situation économique et juridique dans le monde n’en souffriront pas.
Nous espérons que la raison reprendra le dessus et qu’une majorité, silencieuse jusqu’ici, décidera que le dialogue, le consensus et les réformes constitutionnelles sont la meilleure manière de régler la place politique et économique de la Catalogne au sein de l’Espagne (Traduit de l’Espagnol par Martina Hidalgo).
Josep Borrell (Professeur d’économie, ancien président du Parlement européen et membre du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE))

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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