Jean-Claude Guillebaud : Des va-t-en-guerre irresponsables

Nouvel Obs – 25/09/2015 – Jean-Claude Guillebaud –
Dans le discours belliqueux qui revient en force, on finit par ne plus savoir si le plus grave, c’est l’emportement irréfléchi ou la pure bêtise. Les deux, sans doute…
Le président George W. Bush et l'équipage du porte-avions juste avant son discours pour vanter l'éviction de Saddam Hussein. 2003 (HECTOR MATA/AFP)Le président George W. Bush et l’équipage du porte-avions juste avant son discours pour vanter l’éviction de Saddam Hussein. 2003 (HECTOR MATA/AFP)
A plusieurs reprises ces derniers jours, les médias ont fait littéralement sauter au plafond ceux d’entre nous qui essaient – tant bien que mal – de réfléchir. Et c’était en rapport avec le discours va-t-en-guerre qui revient en force. Je ne citerai que deux exemples. Le 11 septembre dernier, interrogé par Jean-Pierre Elkabbach sur Europe 1, le patron du parti centriste UDI, Jean-Christophe Lagarde, a prôné la « guerre totale » contre Daech, y compris au sol, avec une légèreté infantile et, surtout, une incompétence manifeste. De la même façon, « le JDD » du 13 septembre, sans doute soucieux d’être dans le vent des derniers sondages, a manipulé, dans le titre, une interview de Michel Goya, l’un de nos meilleurs spécialistes de la chose militaire.
Alors même que ce dernier recommandait, dans l’immédiat, la non-intervention au sol (« Lorsqu’on ne voit pas l’issue d’un combat, il vaut mieux l’éviter »), le titre imposé clamait le contraire : « Oui, Daech peut être battu au sol ». Ce bellicisme de l’arrière qui se nourrit de lui-même et finit par s’auto-intoxiquer a quelque chose d’effrayant. C’est à lui que se référait Georges Bernanos quand il écrivait, en 1938 (dans « les Grands Cimetières sous la lune ») : « La colère des imbéciles remplit le monde. »
On finit par ne plus savoir si le plus grave, dans tout cela, c’est l’emportement irréfléchi ou la pure bêtise. Les deux, sans doute, se mêlent. Ce discours guerrier ressurgit cette fois au moment précis où les spécialistes du Proche-Orient, à l’instar de Jean-Pierre Filiu, nous expliquent qu’intervenir au sol reviendrait à tomber dans le piège de Daech. Ces djihadistes barbares font tout pour attirer au sol les soldats occidentaux. Ils savent que se répéterait sans doute ce qui s’est passé en Afghanistan, en Irak, où s’est enlisée et humiliée la plus forte armée du monde.
Ces deux interventions ont précipité le Proche-Orient tout entier dans une époque de carnage qui risque de durer dix ans, voire davantage. En Libye, la faute franco-britannique ne fut pas d’intervenir pour sauver la population de Benghazi (c’était nécessaire), mais d’outrepasser ensuite la résolution 1973 du Conseil de sécurité en éliminant un dictateur, sans se soucier de la suite.
En réalité, ces nouveaux appels aux armes irresponsables témoignent d’une évidence : nous ne savons plus « penser » la guerre. Nous avons dramatiquement désappris la réflexion « polémologique ». J’emprunte cet adjectif au grand sociologue Gaston Bouthoul (1896-1980), fondateur, avec la journaliste féministe – et pacifiste – Louise Weiss, de l’Institut français de Polémologie (du grec « polemos », la guerre), afin d’étudier scientifiquement le phénomène guerrier. Pour le contenir.
Pour Bouthoul*, on est souvent tenté d’expliquer que les démocraties et les républiques ne sont jamais belliqueuses. Il s’inscrivait en faux contre cette assertion. Il se trouve que, même en démocratie, la guerre flatte les décideurs et reste une tentation permanente. Elle permet au pouvoir exécutif d’obtenir l’obéissance des citoyens et, aujourd’hui, de gagner des points dans les sondages. Elle reste « la solution la plus flatteuse pour les gouvernants ». « Aussitôt la guerre déclarée, ajoutait Bouthoul, le plus terne des hommes politiques devient une sorte de pontife sublime et auréolé. »
Sans porter de jugements trop abrupts sur nos chefs d’État contemporains, il faut reconnaître que plusieurs d’entre eux ont été, sous nos yeux, métamorphosés par les circonstances – et leur décision – qui faisaient brusquement d’eux des chefs de guerre. Songeons à Margaret Thatcher envoyant l’armée britannique aux îles Malouines (avril-juin 1982), François Mitterrand au moment de la première guerre du Golfe (janvier 1991), George W. Bush lançant l’intervention en Afghanistan (octobre 2001), puis – follement – la seconde guerre du Golfe (mars 2003) ; Nicolas Sarkozy et David Cameron prolongeant l’intervention en Libye bien au-delà de ce que prévoyait la résolution arrachée au Conseil de sécurité (mars-octobre 2011) ; François Hollande retrouvant, avec l’intervention française au Mali (janvier 2013), une autorité qui semblait lui faire défaut en politique intérieure, puis freiné in extremis dans ses ardeurs anti-syriennes par Barack Obama (août 2013).
Tous ces exemples nous le rappellent : quand une entrée en guerre est irréfléchie et bêtement émotionnelle, des hommes meurent pour rien et des peuples lointains, ensuite, en paient les conséquences sur plusieurs générations.

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* Gaston Bouthoul (1896-1980) est le fondateur et le promoteur d’une nouvelle discipline qu’il appela polémologie, lui fixant pour objectif d’entreprendre l’étude scientifique de la guerre et des formes d’agressivité organisées dans les sociétés, afin de comprendre la place dans l’histoire humaine de ces phénomènes et d’en proposer des substituts. L’approche positive de la guerre devait constituer une alternative efficace au moralisme militant des mouvements pacifistes.
C’est après la Seconde Guerre mondiale (1945) que Gaston Bouthoul initie ce projet en fondant, avec Louise Weiss, l’Institut français de polémologie.Auteur de nombreux ouvrages universitaires, Gaston Bouthoul pensait que cette connaissance était en mesure de jeter les fondements d’un nouveau pacifisme « scientifique ».

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