Merci, Volkswagen !

Le Monde | 28.09.2015 |
Nul ne l’ignore plus : Volkswagen a triché. Plusieurs modèles de la marque allemande étaient équipés d’un petit logiciel chargé de faire baisser les émissions de polluants lors des contrôles et… de leur lâcher la bride le reste du temps, afin de gagner quelques points de performance. L’escroquerie est mondiale, l’indignation aussi. De partout, on glose sur les milliards d’euros d’amende que devra payer la société allemande et sur l’effondrement de son action, on jette le nom Martin Winterkorn à la vindicte populaire, trop heureux de mettre en défaut la légendaire qualité de l’industrie germanique…
 » L’affaire Volkswagen n’est que la partie émergée d’un gigantesque iceberg  « 
Il faudrait au contraire – et cela est écrit sans malice – adresser nos remerciements à Volkswagen, à ses cadres et à son ex-patron. Car en se rendant coupable de cette spectaculaire arnaque, ceux-ci sont parvenus à mettre en lumière un problème bien plus vaste que quelques millions de véhicules particuliers crachant un peu trop d’oxydes d’azote. L’affaire Volkswagen n’est en effet que la partie émergée d’un gigantesque iceberg, dont l’existence même est inconnue de la plus grande part de l’opinion.
De quoi s’agit-il ? De notre capacité à évaluer la quantité de gaz de toutes sortes, produits par nos industries. Les polluants mais aussi, et surtout, les gaz à effet de serre. Pour comprendre, il faut savoir que les grands pays émetteurs sont tenus de maintenir des registres de leurs émissions, des « inventaires » selon le terme consacré. Et si ces inventaires sont si importants, c’est qu’ils sont la condition sine qua non pour qu’un accord international sur le climat soit applicable. Si les Etats ne savent pas précisément qui émet quoi, quand et où sur leur territoire, alors il est illusoire de faire chuter les émissions de gaz à effet de serre.
Sans inventaires crédibles, donc, un accord sur le climat trouvé lors de la COP21 (conférence des Nations unies sur le climat), à Paris, en décembre ne servirait à rien ou à pas grand-chose.
Doutes sur les données de l’industrie
Or voici qu’à la lumière de l’affaire Volkswagen, certains n’hésitent plus à questionner la validité des données industrielles sur lesquelles sont, en partie au moins, fondés ces inventaires nationaux d’émissions. « Depuis dix à quinze ans, l’inventaire français estime par exemple que les émissions de certains polluants ont baissé de manière spectaculaire, mais on en retrouve toujours presque autant dans l’atmosphère », confie un spécialiste de santé publique. Tout à coup, la fraude de Volkswagen jette le doute sur les données de l’industrie et, partant, sur la crédibilité des inventaires. Non que la fraude soit nécessairement généralisée : il suffit que les incertitudes de mesure soient prétexte pour les pollueurs à présenter des informations qui leur soient systématiquement un peu trop « favorables »…
En France, c’est le Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique (Citepa) qui est chargé de dresser, chaque année, l’inventaire des émissions nationales. L’organisme défend bec et ongles son travail et répond aux sceptiques que les calculs conduits par ses experts ne reposent pas uniquement sur des informations fournies par les entreprises concernées. De complexes simulations du fonctionnement des systèmes évalués sont utilisées, ainsi que des données issues de la littérature scientifique, etc. Au Citepa, on précise aussi que les méthodologies mises en œuvre sont transparentes, et régulièrement auditées par des experts internationaux.
Cependant, en dépit de la qualité de ce travail, il demeure difficile de comprendre pourquoi, à en croire les inventaires, certains polluants (les particules fines notamment) seraient en baisse drastique et pourtant presque aussi présents dans l’air que nous respirons.
Ce n’est bien sûr pas un problème franco-français. L’inventaire chinois est régulièrement montré du doigt – soit pour dire qu’il sous-estime la réalité, soit pour dire l’inverse. L’inventaire américain essuie, lui aussi, de nombreuses critiques. En particulier, les émissions de méthane – puissant gaz à effet de serre – pourraient être largement sous-estimées, pour cause de fuites des exploitations de gaz de schiste non correctement prises en compte.
Laxisme
La grande vertu de l’affaire Volkswagen – même si elle a plus à voir avec la santé publique qu’avec le climat – est donc de mettre sur la place publique, quelques semaines avant la conférence de Paris sur le climat, un aspect crucial de la lutte contre le réchauffement. Contrer les émissions impose que les Etats soient tatillons avec leurs industriels et, pour cela, qu’ils les astreignent à des contrôles sévères et irréprochables, voire qu’ils autorisent des Etats tiers ou des organisations internationales à venir investiguer certaines installations, sur le propre territoire.
Tout cela est encore très lointain. Des documents obtenus par le Guardian montrent qu’il y a quelques mois, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne exerçaient des pressions sur les autorités européennes pour affaiblir le plus possible les futures procédures de contrôle des véhicules, qui doivent entrer en vigueur en 2017. Les responsables politiques qui poussent aujourd’hui des cris d’orfraie devant le scandale Volkswagen, faisaient la promotion il y a peu, du plus grand laxisme réglementaire.
Enfin, construire la confiance passe aussi par une stricte séparation entre les évaluateurs et les évalués. Un esprit chagrin ferait remarquer que le Citepa, chargé d’inventorier les émissions polluantes, est une association fondée par l’industrie. Et qu’elle compte à son conseil d’administration l’Union française des industries pétrolières, le Comité des constructeurs français d’automobiles, le Comité professionnel du pétrole, l’Union des industries chimiques, l’Union des industries de la fertilisation, le Medef, et bien d’autres… Sérieusement ?
Stéphane Foucart journaliste au Monde

!cid_image010_png@01D0FAD4.pngvolsva titre

!cid_image013_png@01D0FAD4.pngvolsva

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans Débats Idées Points de vue, Ecologie, Economie, Industrie, International, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.