L’Aveuglement – Marc Ferro regarde le passé sans ciller

Le Monde 02/10/2015
90  ans, l’historien fait preuve d’une curiosité et d’une liberté d’esprit inentamées. Ainsi son nouveau livre,  » L’Aveuglement « , s’interroge sur cette tendance si humaine à ne pas voir venir ce qui vient.

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L’Aveuglement. Une autre histoire de notre monde, de Marc Ferro, Tallandier, 430 p., 21,90 €.
Marc Ferro aime les défis. Puisqu’ » il n’y a pas d’échelle de Richter de la prévisibilité en histoire « , écrit-il joliment, voilà un sujet pour lui, auteur de précédents ouvrages sur Les Tabous de l’histoire (Nil, 2002),Le Ressentiment dans l’histoire (Odile Jacob, 2007), Le Retournement de l’histoire (Robert Laffont, 2010) – un nouveau sujet  » impossible  » : l’aveuglement. Pour affronter ce type de questions, Ferro use d’un alliage personnel : à la curiosité – une curiosité rarement rassasiée, de la révolution d’Octobre au cinéma, des deux guerres mondiales à la colonisation – s’ajoute la liberté d’esprit d’un chercheur toujours en  » contre-histoire « .  » Ce n’est pas nouveau, rappelle-t-il au  » Monde des livres « . Déjà aux Annales – école promouvant une histoire sociale dans laquelle l’individu disparaît derrière le collectif – , quand je disais que je voulais écrire une biographie, ils se disaient : “Ferro est perdu pour l’histoire…” Or j’ai -toujours répondu, et je réponds encore : “L’histoire, je la fais comme je veux, sur les sujets que je veux. J’invente l’histoire avec ma -liberté…” « 

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Le thème de l’aveuglement lui permet de mettre en lumière tout ce qui surprend dans l’histoire, ces événements qui tranchent dans la temporalité attendue pour mettre en déroute les armées d’experts dont les médias disposent à volonté, prêts à livrer leurs analyses sur les moindres signes annonciateurs, guettant les frémissements des changements à venir dans nos vies comme dans la géopolitique mondiale. A l’opposé, Ferro préfère plonger dans le passé pour expliquer les aveuglements contemporains, retrouvant soudain de significatifs échos.  » Le passé des sociétés est un réservoir inépuisable de ressentiments « , annonce-t-il d’emblée, avec un sens de la formule qui fait souvent mouche.
L’emboîtement de mauvaises surprises qui donne au cours du monde une allure d’enchaînement accéléré de catastrophes (la crise des migrants, le retournement des  » printemps arabes  » en chaos sous menace islamiste, le krach financier engendré par la crise des subprimes, les attentats du 11  septembre  2001, l’irruption de la Chine comme superpuissance mondiale, la chute du mur de Berlin et la fin du communisme) trouve ainsi des antécédents peu connus. Toujours selon Ferro, ils  » éclairent notre propre incapacité à penser l’histoire hors des grands canevas, des grandes visions, qui sont précisément les principales sources des aveuglements : l’histoire gouvernée par la Providence, l’histoire comme Progrès, l’histoire comme Cycle, et la Fin de l’histoire « . Où les historiens se mordent souvent la queue : ce qui devrait servir à éclairer l’histoire, à la comprendre – ces grands schémas explicatifs du  » sens de l’histoire  » – est au contraire ce qui provoque les pires égarements.

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L’historien aime à donner un exemple – il est vrai littéralement incroyable – de ces aveuglements anciens qui ont valeur de modèle pour comprendre ceux d’aujourd’hui. En visionnant des actualités du 11  novembre  1918, Ferro s’aperçoit qu’une liesse imprévue et paradoxale anime ce jour-là les habitants de Berlin : ils croient tout simplement avoir gagné la guerre et ignorent que c’est en vaincus qu’ils ont signé l’armistice. Il s’agit d’une méprise de masse, dont l’explication peut être trouvée dans le bourrage de crâne que la population a subi depuis le début de la guerre et dans la croyance que l’armée -allemande, à l’image de celle de 1870, est surpuissante et invincible.
Ce type de méprise se rejoue régulièrement dans l’histoire –  de la joie des Français au retour de Daladier de Munich, en  1938, lorsqu’ils pensent que la paix est -sauvée, jusqu’à la conviction récurrente des intellectuels de gauche d’avoir enfin sous les yeux une révolution, voire une régénération, salvatrice : à Moscou lors des grands procès staliniens, à Cuba sous les traits de Castro ou du Che, en Chine avec la Révo-lution culturelle, au Cambodge avec l’arrivée de Pol Pot, à -Téhéran lors de la révolution -islamique…
Marc Ferro propose dès lors une réjouissante – à moins qu’elle ne soit navrante – taxinomie de ces modes de l’aveuglement historique. Aux erreurs de jugement personnelles et circonstancielles, mais aux conséquences parfois désastreuses – la hiérarchie militaire américaine excluant toute attaque japonaise sur Pearl Harbor, Staline refusant de croire les informations de l’espion Richard Sorge sur la date de l’agression d’Hitler contre l’URSS –, il préfère les aveuglements collectifs, toutes ces figures exacerbées du déni de l’histoire, ainsi classés –  donnant son fil rouge à l’organisation du livre en chapitres : la crédulité militante et l’endoctrinement idéologique ; la foi de chaque nation envers le roman de son histoire ; le ressentiment haineux envers l’autre ; l’optimisme forcé dans la croyance en l’avenir ou, au contraire, le pessimisme apocalyptique devant la décadence des civilisations. Magnifique catalogue des ratés de l’histoire.
Mais il demeure une énigme à la lecture de ce livre libre, parfois même libertaire, inventif, écrit de manière (presque trop) boulimique : où ce savant de 90  ans trouve-t-il l’énergie de multiplier ainsi les idées iconoclastes et les ouvrages de plus de 400  pages ? Cette productivité qui étonne, inquiète parfois même les proches, trouve sa source dans une saine colère :  » C’est mon énergie, lance-t-il. Je ne comprends pas qu’on ne comprenne pas l’histoire, qu’on ne veuille pas tenter de la comprendre. J’ai toujours eu un esprit naturellement critique et je trouve qu’il s’agit de mon rôle d’historien : éclairer mes concitoyens sur les événements qu’ils vivent avec les armes qui me viennent du passé. Ma raison d’être est à l’avant-garde, je me vois comme un éclaireur qui envisage autrement les questions historiques qui n’ont pas été analysées correctement ou qui, pour la plupart d’entre elles, n’ont tout simplement pas été posées.  » Un éclaireur qui pratique sur nous l’épreuve du dessillement de -l’histoire.
Antoine de Baecque © Le Monde

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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