Culture  » En vrac  » – Opéra de Paris : L’histoire de la danse en une heure trente et pour 15 euros / A Lille, « Xerse » marie les époques et les rois / Le prix des musiques de l’Océan indien a récompensé « Labelle » l’un des chefs de file de l’électro réunionnais.

Le Monde | 07.10.2015

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Par où commencer ? Soixante-dix solos en une heure trente ? Vingt-trois danseurs de l’Opéra de Paris ? Les espaces publics du Palais Garnier en libre accès ? Ou le billet à 15 euros ?
Le package fait le succès de 20 Danseurs pour le XXe siècle, du chorégraphe Boris Charmatz, qui ouvre la première saison de Benjamin Millepied. Mille personnes chaque soir se faufilent dans cette déambulation ludique qui passe en revue un siècle d’histoire de la danse au gré d’un best of d’extraits.

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« 20 Danseurs pour le XXe siècle », un spectacle conçu par Boris Charmatz à l’Opéra de Paris. AGATHE POUPENEY photo 478
Le principe : pendant quelques minutes, chaque danseur interprète un solo et en boucle des échantillons de spectacle. Pina Bausch, Vaslav Nijinski, Charlie Chaplin, George Balanchine, Bob Fosse… se suivent et se tamponnent, alors que les applaudissements couvrent la musique de Tchaïkovski ou celle de Bollywood. Cacophonie et bonne humeur jusque dans les mouvements de foule qui swinguent de l’entresol à la terrasse. Le lieu est pour beaucoup dans le plaisir de cette production déjà expérimentée par Charmatz à la Tate Modern, à Londres.
« La chance d’être proche de vous »
La déambulation en danse contemporaine n’est pas une affaire nouvelle. Nombreux sont les chorégraphes, de William Forsythe à Angelin Preljocaj, de Loïc Touzé à Meg Stuart, à s’y être risqués. Dans le contexte de l’Opéra de Paris, elle s’auréole d’un petit côté inédit. On se précipite ici, on picore là, on savoure ailleurs, sans souvent savoir ce que l’on consomme, même si chaque solo, encore faut-il tomber au bon moment, est étiqueté par son interprète. Si plaisant soit l’ensemble, il conforte un peu trop le zapping qui fait tourner la planète de plus en plus vite.
Les interprètes semblent se régaler. « On a enfin la chance d’être proche de vous », commente une danseuse. « J’étais assez réticent au départ mais travailler dans le lieu, investi par la richesse du Palais Garnier, est formidable, s’exclame Alessio Carbone, premier danseur. On s’amuse beaucoup et le public est très chaleureux. » Il ajoute avec justesse : « Il s’agit tout de même plutôt d’évoquer une danse que de l’interpréter. »
Effectivement, interpréter est ici plus proche d’exécuter que de sublimer. En baskets, en short, dans le brouhaha, difficile de plonger dans les arcanes d’un ballet. Pourtant, parallèlement à la vidéo, douze intervenants sont venus transmettre des extraits. Si doués que soient les danseurs, certains styles ne se reproduisent pas en quelques heures, et la danse n’a rien d’une succession de pas. Le format court neutralise le sens profond, le contexte de création, la nécessité du geste, en particulier pour certaines pièces comme celles d’Alain Buffard, de Bronislava Nijinska… mais encore, et dans un autre registre, de danses hip-hop comme le krump. Quant à l’absence de hiérarchie, elle marque ce digest dansé où tout fait ventre sans distinction ni différence. Les artistes ne sont pas tous égaux, les œuvres non plus.

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20 Danseurs pour le XXsiècle, de Boris Charmatz. Palais Garnier, Paris. Jusqu’au 11 octobre. Tél. : 08-92-89-90-90. 15 euros. Operadeparis.fr
Rosita Boisseau Journaliste au Monde

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A Lille, « Xerse » marie les époques et les rois – Pour la 1ère fois depuis 355 ans, l’opéra « Xerse » est joué à Lille

LE MONDE | 07.10.2015 |
L’opéra qui présida aux noces de Louis XIV avec Marie-Thérèse d’Autriche est ramené à la vie. 

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La belle idée que de ramener à la vie, en cette année du tricentenaire de la mort de Louis XIV, l’opéra qui présida au mariage du Roi-Soleil avec Marie-Thérèse d’Autriche : Xerse, de Cavalli, n’avait jamais été rejoué depuis sa création, le 22 novembre 1660, dans la galerie d’Apollon, au Louvre. Ce faisant, l’Opéra de Lille (associé au Centre de musique baroque de Versailles, au Théâtre de Caen et à la Toneelhuis d’Anvers) a présenté, ce 2 octobre, l’une des productions les plus excitantes de cette rentrée lyrique
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De gauche à droite : Camille Poul (Adelanta), Emöke Barath (Romilda), Tim Mead (Arsamene) et Pascal Bertin (Elviro). FRÉDÉRIC IOVINO
Gage de paix, l’union du roi de France et de l’infante d’Espagne est aussi pour Mazarin l’occasion d’imposer l’opéra italien à la cour. Francesco Cavalli, fleuron de l’école vénitienne, ayant reçu la commande d’un Ercole amante qu’il ne pourra livrer à temps, on convient donc de Xerse, qui a triomphé à Venise cinq ans plus tôt. Mais il faudra compter avec Jean-Baptiste Lully comme maître de ballet. La reprise se fait donc à la mode de chez nous : l’opéra passe de trois à cinq actes, voit sa vis comica considérablement réduite.

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Verve raffinée et sensuelle
Originellement écrit pour un castrat (en Italie, la voix noble par excellence), le rôle de l’empereur de Perse sera transposé pour une voix de basse, la seule habilitée à évoquer une figure royale. Quant à la danse, elle réclamera son dû : des intermèdes de ballet, confiés à Lully, introniseront chacun des actes. Nul ne sait encore que ce cocon lyrique hybridé cache une chrysalide : la tragédie lyrique, qui éclora treize ans plus tard sous la plume conjointe du surintendant de la musique et de son poète et librettiste, Philippe Quinault.
Xerse n’induit pourtant pas le choc de civilisation prophétisé par le metteur en scène Guy Cassiers. Il eût fallu plus qu’une poignée d’instruments « français » convoqués de part et d’autre de la fosse par les intermèdes lullistes, ou les courts ballets joliment abstraits de Maud Le Pladec circonscrits au proscenium.
Ce Xerse à la française fait certes pencher la geste italienne vers une gravité inhabituelle. Mais rien n’entrave le génie de Cavalli, dont Emmanuelle Haïm et son Concert d’Astrée rendent avec ferveur l’incroyable prolixité poétique – comique, tragique et pathétique – et la verve raffinée et sensuelle.
Habileté

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Un plateau vocal tiré à quatre épingles fait la part belle aux jeunes amoureuses : la belle Romilda (Emöke Barath), aimée de Xerse et de son frère Arsamene ; sa sœur et rivale, l’intrigante Adelante (Camille Poul), également éprise d’Arsamene ; sans oublier la fiancée légitime de Xerse, Amastre (Emmanuelle de Negri), prête à tout pour reconquérir son futur époux. Si le roi de Perse monomaniaque d’Ugo Guagliardo a semblé un rien engoncé dans sa tessiture (la fin de l’opéra lui offre quand même un superbe lamento), le contre-ténor Tim Mead (voix onctueuse et suave) fait d’Arsamene un modèle de langueur amoureuse. Bonheur des seconds rôles – le virtuose Eumène d’Emiliano Gonzalez Toro, legénéreux Ariodate de Carlo Allemano… Tout cela sous le regard indifférent d’un gardien de musée.
Car Guy Cassiers a superposé avec habileté les époques (antique, baroque et contemporaine) dans de subtils jeux de lumières miroitantes et de vidéos. De la Perse métaphorique des Mille et Une Nuits à l’avènement de la monarchie absolue, décors et costumes – un assemblage sans cesse mouvant de XVIIe siècle français et de décors orientaux modernisés – ont mêlé le rêve d’épopée du roi de Perse au triomphe baroque de la galerie d’Apollon (où s’est tenue la représentation de Xerse). Notre monde d’aujourd’hui n’a pas été oublié : un musée peu à peu dévasté, avec sa Victoire de Samothrace en transit. Porté par le vif sans cesse renouvelé de la musique, le spectacle a rendu avec justesse et humanité les fragiles intermittences de l’amour, un avertissement bien prémonitoire pour la future reine de France.
Xerse, de Cavalli et Lully. Avec Ugo Guagliardo, Tim Mead, Carlo Allemano, Emöke Barath, Camille Poul, Emiliano Gonzalez Toro, Pascal Bertin, Emmanuelle de Negri, Frédéric Caton, Guy Cassiers (mise en scène), Tim Van Steenbergen (décors et costumes), Maarten Warmerdam (lumières), Maud Le Pladec (chorégraphie), Frederik Jassogne (vidéo), Compagnie Leda, Le Concert d’Astrée, Emmanuelle Haïm (direction musicale).Opéra de Lille. Du 2 au 10 octobre. Tél. : 03-62-21-21-21. De 5 € à 69 €. Opera-lille.fr
Marie-Aude Roux (Lille, envoyée spéciale) Journaliste au Monde

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L’électro fait vibrer les îles
LE MONDE | 07.10.2015  • Mis à jour le 08.10.2015
Le prix des musiques de l’Océan indien a récompensé Labelle l’un des chefs de file de l’électro réunionnais.
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Le tissage frissonnant, transcendantal et poétique de Labelle, la pertinence envoûtante de son vocabulaire, nourri de créolité réinventée, de sons indiens, africains, malgaches, réunionnais, ont fait mouche. KAVISH RAMBARÉE
La nouvelle est tombée peu après 23  heures, samedi 3 octobre, à Vacoas, quinze kilomètres au sud de Port-Louis, capitale de Maurice : « Lelectro lamem ! » (« l’électro est là », en créole mauricien). Dans la patrie du sautillant et populaire séga, le genre musical dominant diffusé en boucle sur les radios, l’annonce des résultats de la 5e édition du Prix des musiques de l’océan Indien, devant le public jeune et réactif rassemblé au Théâtre Serge-Constantin, est venue confirmer une réalité : la musique électronique fait partie du paysage dans les Mascareignes.
Labelle, l’un des chefs de file de l’électro réunionnaise, remporte le Prix. Son tissage frissonnant, transcendantal et poétique, la pertinence envoûtante de son vocabulaire, nourri de créolité réinventée, de sons indiens, africains, malgaches, réunionnais, ont fait mouche. Encore confidentielle à Maurice, où le DJ et animateur radio Pascal Pierre, considéré comme le pionnier de l’électro à Maurice, est quasiment le seul nom dont on parle, la musique électronique s’est fait une place sur l’île de La Réunion, à moins de trois cents kilomètres à vol d’oiseau.
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Elle a son festival, les Electropicales. « L’événement majeur de ce courant dans la région depuis sept éditions », commente Alain Courbis, directeur du pôle régional des musiques actuelles de La Réunion (PRMA), créé en 1997, expert référent des musiques de La Réunion et leur porte-voix à l’extérieur de l’île. «Outre Labelle, dans les meilleurs locaux, en matière d’électro, poursuit Courbis, il y a Jako Maron et un duo en développement, Do Moon. Cette année, on a découvert un Réunionnais de métropole travaillant aussi sur ses racines, Loya Project. Il vient de sortir un album. »
Sur-représentation de La Réunion
Né également en métropole (à Rennes, en 1985) après beaucoup d’allers-retours, Labelle habite depuis quatre ans à La Réunion, l’île natale de son père créole. Labelle était l’un des quatre finalistes (trois Réunionnais – outre Labelle, les groupes Tibwa et Saodaj’ et un Mauricien, Tritonik), choisis parmi 107 candidats, par un jury de professionnels. Mise en perspective avec l’absence des autres territoires de la zone, en particulier Madagascar, formidable vivier vocal et instrumental, la sur-représentation de La Réunion au palmarès étonne.
Vidéo
Elle trouve sans doute son explication dans l’existence sur ce département de relais efficaces pour repérer les talents émergents, de dispositifs d’aides et de professionnalisation des artistes. Autant de missions revendiquées par le Prix des musiques de l’océan Indien. Organisé en biennale, celui-ci avait déjà fait rêver une première fois Jérémy Labelle, en 2013, l’année de la sortie de son album Ensemble (Eumolpe Records), qu’il présentait également aux Trans Musicales de Rennes où il rejouera en décembre. « Cette victoire a une valeur symbolique pour les musiques électroniques de l’océan Indien, commente Labelle. Depuis plusieurs années, je cherche à présenter mon travail dans le réseau world music, resté longtemps assez réticent vis-à-vis des musiques électroniques qui expérimentent des mélanges entre les sonorités traditionnelles et la création contemporaine, urbaine. »
Faut-il voir dans la victoire de Labelle un signal annonçant la fin des crispations sur la notion d’authenticité ?
CD Kaang (Ep 6 titres), avec Hlasko (Eumolpe Records). www.kaang.co.za
Labelle en concert : le 16 octobre, Saint-Denis (La Réunion), Trois Petites Nuits (avec Hlasko, chanteur sud-africain) ; le 8 novembre à La Rochelle (Biennale Les Eclats chorégraphiques), du 4 au 6 décembre, à Rennes (Trans Musicales de Rennes. Kaang, avec Hlasko). www.labelle.re
Patrick Labesse Journaliste au Monde

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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