Devenirs impériaux – 18es Rendez-vous de l’histoire, à Blois

LE MONDE DES LIVRES | 01.10.2015

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Les empires sont au centre des 18es Rendez-vous de l’histoire, dont « Le Monde des livres » est partenaire. L’historien Gabriel Martinez-Gros s’intéresse ici à leurs traits communs – et, en particulier, à leur usage de la violence
Qu’est-ce qu’un empire ? Disons-le nettement : au sens où nous allons en parler, rien, dans l’histoire de l’Europe, ne mérite le nom d’empire. Le plus souvent, on imagine qu’un empire se déploie par-dessus des unités plus stables, plus authentiques et plus légitimes : des nations. Rome est un empire, la Gaule est une nation, et Astérix toujours vaincra les armées de César. On sait bien pourtant qu’il n’en fut rien, mais cela aurait dû dans notre imaginaire. D’où il résulte que les empires, dans la morale commune, sont destinés à périr, parce qu’ils sont ­artificiels, et parce qu’ils portent en eux la guerre. L’empire napoléonien, le IIIe Reich en sont de tragiques exemples.
Mais, rapportées aux empires chinois ou islamique, ces assertions n’ont aucun sens. On chercherait en vain les nations que recouvrirait l’empire chinois. En revanche, ces empires, chinois, islamique ou romain, partagent des traits communs. Citons-en trois : le premier, c’est le splendide isolement de l’empire, qui n’a aucun rival dans son horizon. L’empire romain, l’empire chinois n’ont pas de voisins : ils n’ont que des confins barbares. Le second trait, c’est qu’entre ces ­confins barbares et le territoire de l’empire, les contrastes de densité de population, de richesse sont immenses. L’empire est une clairière lumineuse dans une forêt sombre de tribus clairsemées sur des étendues immenses autour de lui. Enfin le troisième trait, peut-être le plus intéressant, c’est que le fonctionnement de l’empire combine la collaboration des populations denses et productives qu’il abrite et des tribus des confins qu’il ne contrôle pas. Le limes de l’empire romain ou la Muraille de Chine séparent le monde civilisé de ce qui ne l’est pas, créent le barbare par leur existence même. Mais ce barbare n’est pas exclu du jeu du pouvoir. Il y est au contraire invité par la nécessité où se trouve l’empire d’avoir recours à sa violence.
La pensée d’Ibn Khaldûn
C’est ce qu’explique Ibn Khaldûn (1332-1406), qui fut autrefois considéré, par les créateurs les plus féconds de l’écriture du passé (Toynbee, Braudel…), comme le plus grand historien de l’islam, ou même d’avant la modernité. Sa pensée organise le monde précisément selon les catégories impériales de l’Etat, de la civilisation et de la barbarie et, surtout, elle explique pourquoi cette organisation impériale est la seule possible. La question, nous dit Ibn Khaldûn, c’est : comment créer de la richesse, dans des sociétés agraires dont les progrès économiques sont imperceptibles à échelle humaine. Créer de la richesse suppose donc de la rassembler ­artificiellement par un mécanisme de coercition, à savoir le tribut ou l’impôt qui rassemble cette ressource dans la ville (la capitale), où l’abondance des biens et des hommes permet la division du travail, la spécialisation des métiers, et autorise les seules innovations, les seuls progrès possibles dont tous, même les sujets soumis à contribution, profiteront à terme.
Mais ce processus, qui accroît la richesse et multiplie les hommes, est forcé : il suppose donc le désarmement total des sujets sur lesquels pèse l’impôt ; car si elles étaient armées, les populations refuseraient la taxation. Les avancées de la civilisation exigent donc une tyrannie protectrice. L’armée, la police, la justice, les secours sociaux de l’empire ont en outre l’avantage de dissoudre les solidarités, dont l’existence est aussi dangereuse pour le pouvoir que le seraient des sujets armés. Cette tyrannie exige cependant un peu de violence pour intimider son troupeau producteur et, surtout, pour protéger cette masse désarmée et donc vulnérable contre les prédateurs environnants. Une violence qu’elle va quérir dans les périphéries tribales qui lui échappent, où l’homme est rare, pauvre, mais armé et surtout solidaire des siens. Ce sont donc ces noyaux ethniques tribaux, totalement étrangers à la masse de la population productrice, qui assurent dans l’empire les fonctions de violence et qui y sont par conséquent naturellement appelés au pouvoir.
La théorie éclaire ainsi l’énigme des « grandes invasions » qui ont assuré, dans l’histoire des deux derniers millénaires, la victoire d’infimes minorités (les « barbares », dressés pour la guerre) sur d’immenses majorités (les troupeaux producteurs) : ainsi l’expansion foudroyante de l’empire perse achéménide, puis son effondrement sous les coups d’Alexandre deux siècles plus tard, les invasions germaniques du Ve siècle, arabes du VIIe siècle, turques du XIe siècle, mongoles du XIIIe siècle.
En fait, ces épisodes guerriers flamboyants révèlent en creux l’existence d’Etats policés et de masses désarmées et fiscalisées. La force de ces grands conquérants tient d’abord à la faiblesse des ­populations qu’ils affrontent. Car c’est la non-violence – ou la privation de violence – qui offre à la violence « barbare » toutes ses chances de succès, et qui la crée, en vérité. Dès lors que les conquérants apparaissent, ils sont pour l’historien l’indice de la présence des conquis potentiels, c’est-à-dire des premiers ­bassins de populations sédentarisées, denses, productives, étatisées, fiscalisées, désolidarisées, désarmées.
Face aux menaces
Il est logique que ces raisonnements nous choquent. C’est que nous sortons de deux siècles « démocratiques », où la révolution industrielle a rendu caduque la théorie d’Ibn Khaldûn en libérant des énergies créatrices de richesses et d’hommes dans des proportions inouïes. L’obligation de désarmer les ­populations pour leur faire rendre l’impôt a ainsi disparu, et les armes ont été rendues à tous. Après 1870, en Europe, le producteur et le guerrier fusionnent dans le personnage du citoyen, paisible travailleur dans l’ordinaire des temps, et parfois féroce guerrier à l’appel de la ­patrie.
Mais que le monde retrouve le temps de la stagnation économique, et la théorie recouvre sa pertinence. Les extra­ordinaires progrès de la scolarisation, de l’urbanisation, de la maîtrise de la fécondité répandent partout dans le monde d’au­jourd’hui la vertu cardinale des ­sujets impériaux : l’absence de violence, que guettent malheureusement d’infimes minorités violentes, cartels et bandes latino-américains, djihadistes et bien d’autres. Face à ces menaces, sommes-nous déjà ces conquis qui attendent leurs conquérants, ces sédentaires qui offriront la victoire à leurs barbares ?
Gabriel Martinez-Gros est professeur d’histoire médiévale du monde musulman à l’université Paris Ouest – Nanterre – la Défense, spécialiste de l’islam classique. Il a publié récemment Brève histoire des empires. Comment ils surgissent, comment ils s’effondrent (Seuil, 2014) et, avec Lucette Valensi, L’Islam, l’islamisme et l’Occident (Points, 2013).
Les Rendez-vous de l’histoire de Blois.
Gabriel Martinez-Gros est salle Gaston-d’Orléans, château royal de Blois, le vendredi 9 octobre, de 10 heures à 11 heures ; à l’hémicycle de la Halle aux grains, le ­samedi 10, de 18 h 30 à 20 h 30.
Sur Inventerre :Blois – 18è Rendez-vous de l’Histoire du 8 au 11 octobre : une organisation colossale

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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