Nicolas Hulot – OSONS : « Changer pour ne pas disparaître » « Brisons cet ordre cannibale ! »

LE MONDE | 07.10.2015

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« Nous sommes obligés de changer pour ne pas disparaître »
L’infatigable et populaire militant de l’écologie publie « Osons, plaidoyer d’un homme libre » Un livre radical, contre les fanatismes, les conservatismes et la « crise de l’excès », la veille de la COP21

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Osons, plaidoyer d’un homme libre, Nicolas Hulot, Les liens qui libèrent, octobre 2015, 96 pages, 4,90 €.
A la veille de la conférence mondiale sur le climat (COP21) de Paris, Nicolas Hulot, envoyé spécial pour la protection de la planète de François Hollande et président de la Fondation Nicolas-Hulot pour la nature et l’homme, publie un livre-manifeste, « Osons, plaidoyer d’un homme libre ». Il appelle les responsables politiques des pays les plus riches et les plus émetteurs de gaz à effet de serre à « admettre que les engagements actuellement sur la table des négociations ne sont pas suffisants pour limiter le changement climatique à 2 °C ».

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« Brisons cet ordre cannibale !  »
« Les sommets sur le climat se succèdent, les conférences sur l’état de la planète se multiplient, nous croulons sous l’avalanche de rapports plus alarmants les uns que les autres. Et l’on se rassure avec une multitude de déclarations d’intention et de bonnes résolutions. Mais force est de constater que si la prise de conscience progresse, sa traduction concrète est dérisoire face à l’accélération des phénomènes que nous sommes censés juguler. Les mots servent trop souvent de camomille mielleuse pour conforter nos excès de civilisation. Nous sommes technologiquement époustouflants, culturellement affligeants. Nous assistons en spectateurs informés à la marche vers la catastrophe globale.
Nous sommes obligés de changer pour ne pas disparaître. L’humanité doit se ressaisir, sortir de son indifférence et faire naître un monde qui prend enfin soin de lui. “Ne soyez pas trop alarmiste, ne cesse-t-on de me sermonner, vous allez effrayer.” Mais si le diagnostic est faux, le traitement le sera tout autant. Si l’on vous promet à l’horizon un lac plutôt qu’un océan agité, vous armerez le bateau différemment.
Osons enfin regarder la réalité en face !
Seul le mensonge m’effraie. La pire des souffrances, c’est de laisser le temps décider à notre place. La vérité, c’est que nous sommes emportés comme dans un fleuve en crue vers notre tragédie. Maudits soient les yeux fermés. Je veux témoigner ici de l’agonie de la nature. J’ai vu le vivant disparaître comme le sable dans la main. Nous empoisonnons la Terre autant que nos veines.
Ce que je croyais immuable a disparu le temps d’une absence. Aucun territoire, même le plus reculé, n’échappe à la blessure de l’homme. Au plus profond des abysses, notre empreinte est visible. Pendant quarante ans de rencontres et de découvertes sans relâche, pendant quarante ans de noces avec la planète, j’ai eu ce sentiment, à la fois de tristesse et d’émerveillement, d’arriver juste à temps pour observer un monde relique.
Mais, simultanément, j’ai pris brutalement conscience de notre vulnérabilité. Nous vivons sur un fil de soie de tolérance. Notre survie dépend d’une petite couche d’humus sous nos pieds et d’une infime pellicule délicate, l’atmosphère, au-dessus de nos têtes. L’une comme l’autre, nous les saccageons.
Osons reconnaître qu’en détruisant la biodiversité, dont nous sommes la partie consciente, c’est notre propre sort que nous condamnons.
Nous sommes à un point de rupture physique et psychique. Je veux proclamer que, pour la première fois, l’humanité peut s’autodétruire, comme communauté mais aussi comme valeur suprême. Plus l’homme pense se libérer de la nature, plus il devient fragile. Osons affirmer que la planète peut se passer de nous, mais que nous ne pouvons pas nous passer d’elle.
Je veux crier que le réchauffement climatique n’est pas une simple crise que le temps effacera. Il est l’enjeu qui conditionne tous les enjeux de solidarité auxquels nous sommes attachés. Il affecte ou conditionne tout ce qui a de l’importance à nos yeux.
Osons affirmer que la crise climatique est l’ultime injustice.
Elle frappe d’emblée les plus vulnérables : les populations qui, non seulement n’ont pas profité de notre mode de développement, mais qui en subissent le plus les effets négatifs. Développement qui s’est fait parfois sur leur dos, en utilisant leurs ressources naturelles et leurs populations.
Osons dire que cette nouvelle humiliation dans un monde divisé et tendu peut achever de fracturer l’humanité. La faire basculer dans un fossé de haine et d’incompréhension.
Osons dire que nier cette évidence, comme ne pas assumer nos responsabilités historiques sur l’état de la planète, sont des omissions que l’histoire nous fera payer.
Osons dire que le Nord doit plus au Sud que l’inverse.
Osons crier que la solidarité n’est plus une option, dans un monde relié, hyperréactif ; elle est la condition indispensable à la paix. La paix comme la liberté est indivisible. Ce n’est pas une simple question de morale ou d’éthique. On ne peut pas exiger de l’homme qu’il subisse et observe l’exclusion, avec comme seule perspective la résignation. Sur une planète connectée où tout se voit, tout se sait, l’injustice et la misère, où qu’elles soient, constituent un danger pour la prospérité de tous. L’intégrisme est parfois l’issue quand la misère trouve porte close.
Osons dire que le fatalisme des uns provoque le fanatisme des autres.
N’oublions jamais que la cause écologique est la pierre angulaire de la dignité humaine et de la justice sociale. C’est le Graal du XXIe siècle : ce siècle sera écologique ou ne sera pas. Il sera solidaire ou ne rayonnera pas. Le génie humain, la recherche, l’économie, plutôt que de se disperser sur tous les fronts, doivent se concentrer sur ce seul objectif.
Osons dire qu’un autre monde est d’ores et déjà possible,
mais que nous font défaut un état d’esprit universel, une intelligence, une vision et une volonté collectives. Nous devons penser le monde comme un espace commun de solidarité.
Osons dire que le changement est déjà en marche,
que l’imagination foisonne et que l’innovation prolifère. Je l’ai vu partout dans le monde, au Bénin, en Chine, dans le Colorado, en France ou au Proche-Orient… Il germe, chez les individus, dans les associations, les collectivités, les petites et grandes entreprises, mais ce changement se heurte au conservatisme, au scepticisme ou, pire, à la cupidité d’un petit nombre.
Osons libérer l’espace pour ceux qui créent, qui innovent, qui pensent et bâtissent le monde de demain dans un esprit de solidarité.
Osons sanctionner ceux qui pillent, saccagent, épuisent, accaparent les richesses du monde.
Osons changer de paradigme, de règles du jeu, d’indicateurs.

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Osons dire que la violence capitaliste a colonisé tous les cercles de pouvoir.
Osons sortir de cette mystification qui fait croire que la solidarité et le changement sont possibles en laissant un pan entier de l’économie nous échapper. Sans la fin des paradis fiscaux, de l’optimisation fiscale, de l’évasion fiscale légale ou frauduleuse, sans la fin d’une finance occulte qui ne participe pas à la solidarité des Etats, toutes nos intentions, sincères ou pas, buteront sur l’impossibilité de tenir nos promesses et alimenteront le cycle infernal de l’humiliation, de la frustration et de la répression.
Osons reprendre la main sur une industrie de la finance qui ignore l’intérêt général.
Osons dénoncer ces marchés qui se régalent de la rareté qu’ils créent. Bref, brisons cet ordre cannibale.
Appelons partout à la régulation, à la réglementation, pour passer enfin d’une économie qui dépense à une économie qui protège, afin qu’aucun bien commun ne soit plus jamais détourné au profit d’un petit nombre.
Redonnons des pouvoirs à l’Etat pour que la finance soit de nouveau au service de l’économie, et l’économie au service des femmes et des hommes.
Mais plutôt que le constat, osons les solutions.
Osons nous réjouir d’ouvrir une nouvelle page de l’aventure humaine. Nous pouvons encore agir, même si la fenêtre est très étroite.
Osons penser grand, osons l’utopie, osons casser les codes et sortir des standards. Brisons le scepticisme et la résignation. “Nous réduire ne rend pas service au monde”, nous mettait en garde Nelson Mandela.
Osons l’action plutôt que les déclarations, l’ambition plutôt que la résignation.
Osons l’unité plutôt que la dispersion. Mettons entre parenthèses toutes ces divisions stériles que nous cultivons avec délice pour mieux nous situer, nous étiqueter et ainsi nous affronter.
Osons dire que l’écologie ne doit plus être un vulgaire enjeu partisan, elle est un enjeu politique au sens le plus noble. Ce n’est un sujet ni de gauche, ni de droite, ni du centre, c’est un sujet supérieur. C’est simplement l’avenir et la sauvegarde de la famille humaine et de son écosystème, la planète.
Penser écologique, c’est penser intégral. L’écologie, c’est accepter les limites de notre planète et en tirer les leçons.
Osons dire que tant que chaque Etat raisonnera à l’aune de ses intérêts nationaux, tant que chaque individu se projettera à travers le prisme de son seul bien-être égoïste, alors il n’y aura pas d’issue heureuse.
Osons croire dans la noblesse de l’âme humaine et renouer avec l’espoir.
Osons dire qu’il y a aussi une belle humanité qui vaut que l’on se batte sans relâche pour elle : une humanité souvent invisible et silencieuse, mais qui incarne la solidarité ordinaire et génère dans l’ombre le printemps du changement.
Osons dire que l’humanité qui spolie, qui bafoue, qui méprise et qui pille n’est pas un échantillon représentatif de la patte humaine. Elle en est la partie la plus visible, sans scrupule, le camp des pilleurs et des cyniques. Méprisons-la et misons sur l’autre face de la médaille humaine.
Osons dire qu’il y a de la beauté et de la générosité chez les pauvres comme chez les riches, chez les athées comme chez les croyants, quelles que soient leur origine, leur éducation et leur culture, et, le plus souvent, sans quête de reconnaissance.
Au nom de tous ceux qui, aujourd’hui, agissent, comme ils l’ont fait hier et le feront demain, pour le bien-être de tous, nous ne devons jamais nous soustraire à l’espérance ni céder à la tentation de la misanthropie.
Il y a des Mandela et des Pasteur en nombre que la multitude ignore. A cette forêt qui pousse sans qu’on la voie ni l’entende, donnons de l’espace, de la lumière.

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Osons l’humilité et la modération.
Osons dire que toutes nos crises n’en sont qu’une : une crise de l’excès. Fixons-nous des limites, car la limite n’est pas une entrave à la liberté, mais sa condition. La liberté, c’est la loi qu’on se fixe à soi-même. Sans limites, l’homme s’enivre, divague et se perd.
Osons la mesure dans toute chose, haïssons la démesure.
Osons nous émanciper de l’argent roi, de la technologie souveraine, de la consommation addictive.
Osons l’innovation, créons de nouveaux standards.
Osons nous affranchir du pétrole, du charbon, du gaz.
Osons le soleil, le vent, l’eau, la mer comme seules énergies.
Osons le juste échange plutôt que le libre-échange. Passons d’une phase juvénile de compétition à une phase mature de coopération.
Osons soustraire les biens communs à la spéculation.
Osons une économie qui économise et non qui détruit. Avantageons ce qui protège et pénalisons ce qui abîme.
Osons la protection plutôt que la prédation.
Osons admettre que la nature n’est pas là seulement pour satisfaire nos besoins ou accomplir notre destin.
Osons honorer l’océan, l’humus, l’eau et l’air.
La protection et la réhabilitation des océans, des forêts, des zones humides, des terres arables, de tous les écosystèmes ne sont pas facultatives, mais sont une obligation pour lutter contre le réchauffement climatique, préserver la vie sous toutes ses formes et enrayer la pauvreté. Sauver les bonobos, c’est nous sauver nous-mêmes !
Osons nous affranchir d’un anthropocentrisme ravageur. Nous avons développé une attitude de médiocrité, de vulgarité même, vis-à-vis de la nature. Notre avidité nous égare.
Osons dire que l’uniformité sied mal à l’homme comme à la nature et que la diversité est riche. Plus nous la réduisons, plus nous devenons vulnérables.
Osons dire que la technologie seule ne nous tirera pas de ce mauvais pas et que la réflexion éthique doit dépasser la seule expertise.
A la science, adossons la conscience pour replacer la personne et ses droits au cœur du débat.
(…)
Chefs d’Etat, osez !
Nous, citoyennes et citoyens du monde, appelons les responsables politiques des pays les plus riches et les plus émetteurs de gaz à effet de serre à enfin relever le défi climatique.
Osez reconnaître que la lutte pour le climat conditionne l’avenir de notre monde : la santé, l’économie, l’emploi, la solidarité et l’égalité, l’agriculture et l’alimentation, la paix.
Osez admettre que les engagements actuellement sur la table des négociations ne sont pas suffisants pour limiter le changement climatique à 2 °C, mais que vous pouvez changer la donne en revoyant à la hausse vos ambitions : le G20 compte pour trois quarts des émissions mondiales !
Osez en finir avec les beaux discours et les déclarations d’intention, avec la tentation de remettre à plus tard les décisions : agissez !
Osez vous astreindre à des moyens financiers, des indicateurs de contrôle, des réglementations et à des feuilles de route précises qui vous engageront dès aujourd’hui.
Dans tous les territoires du monde, les acteurs se mobilisent, chaque jour un peu plus. Conscients de la responsabilité de tous, nous nous engageons aussi personnellement, chacun à son niveau. Mais cela ne suffira pas.
Vous, responsables politiques, avez une responsabilité historique.
La force de l’accord de Paris tiendra d’abord dans les mesures que vous mettrez en œuvre.
Nouvelles réglementations, prix du carbone, taxe sur les transactions financières, changement de modèle agricole… Ce qu’il faut faire est connu et ne dépend que de votre courage politique.
Chefs d’Etat, soyez à la hauteur. Entrez dans l’Histoire. Osez ! »
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Osons, plaidoyer d’un homme libre, Nicolas Hulot, Les liens qui libèrent, octobre 2015, 96 pages, 4,90 €.
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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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