Dans les failles de Versailles – Le vandalisme de « Dirty Corner » a mis en lumière le manque d’effectifs et les oppositions de l’art contemporain

Le Monde | 07.10.2015
Les tags sur l’œuvre d’Anish Kapoor révèlent les failles et les frilosités de Versailles
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Depuis un mois, Versailles bruisse de rumeurs et de fantasmes. Motif de cette paranoïa galopante ? Le vandalisme, à quatre reprises, de l’installation Dirty Corner de l’artiste britannique Anish Kapoor.
Après un jet de peinture jaune au mois de juin, la pièce a été souillée de slogans haineux et antisémites tracés au pinceau dans la nuit du 5 au 6 septembre. Quatre jours plus tard, surgissait sur la trompe cette inscription à la bombe : «respect art as u trust god». Dernier rebondissement en date, le 27 septembre, le mot «blâme» était gratté sur une feuille d’or cachant les graffitis. De quoi se poser des questions sur la sûreté de ce site historique.
Une source policière le dit tout de go : « Vous entrez comme vous voulez dans le domaine, ce n’est pas bien difficile. Fermer le parc de Versailles, ce serait comme fermer le bois de Vincennes, c’est impossible. » Un élu local confie même s’y être laissé enfermer la nuit dans sa jeunesse. « Mais une fois sur place, ce n’est pas facile d’en sortir, au-dessus de tous les murs il y a des tessons de verre, il faut être un minimum équipé », glisse-t-il, coquin.

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Vaste de 800 hectares, le domaine est aussi bordé de forêts et de terres cultivées aux abords desquelles se trouvent des habitations privées. Selon la direction, quelque 45 agents sont chargés de la surveillance extérieure du site. Environ 150 stationnent de jour dans le château. « On est arrivé à l’os au niveau des effectifs, soupire Damien Bodereau, délégué CGT-Culture au Château. La première conséquence, c’est la fermeture de certaines salles pour garantir la sécurité. » Administrateur général du château de Versailles, Thierry Gausseron l’admet : « On a des effectifs en tension. » Aussi faut-il, selon lui, « hiérarchiser les menaces ». Il le reconnaît, « l’œuvre de Kapoor n’avait pas été identifiée comme un risque avant l’exposition ».
Pourtant, le mariage entre Versailles et l’art contemporain n’a jamais été un long fleuve tranquille. En 2008, le prince Charles-Emmanuel de Bourbon-Parme avait réclamé la fermeture de l’exposition « Jeff Koons » au motif que les œuvres « portaient considérablement atteinte à Louis XIV et à Marie-Antoinette, avec leurs méthodes pernicieuses d’insinuation pornographique ». Plus potache, la Brigade de l’argent des Français est venue parasiter l’accrochage avec une enchère improvisée de deux poupées gonflables. Rien de bien méchant, jusqu’à ce que le récit de la performance se retrouve sur le site de l’hebdomadaire d’extrême droite Minute.
Caméras, rondes de nuit
aversailleskapoorsculptureAucun allumé ne s’était toutefois aventuré à saccager des œuvres. Aussi la direction s’était-elle tenue jusque-là à une surveillance classique. A la première dégradation, des caméras ont été braquées sur l’installation et des rondes de nuit ont été menées par des patrouilles de police. Ce qui n’a nullement empêché les deuxième et troisième atteintes à la sculpture. « La troisième fois, il y a eu un angle mort dans la surveillance », admet Thierry Gausseron. Il a fallu attendre le troisième dommage pour que deux gardiens soient affectés de jour et un maître-chien la nuit pour protéger spécifiquement l’œuvre. Ces derniers n’ont pas évité la quatrième tentative de vandalisme qui a eu lieu un dimanche dans la journée. Depuis, Dirty Corner est devenu matière à défis pour les adolescents. C’est à qui jettera son pull par-dessus les barrières « Vauban » ceinturant désormais la sculpture…
Pour l’heure, le profil des vandales reste flou. Groupuscules d’extrême droite, cathos traditionnalistes ou royalistes, scouts sous influence ? La police peine à trancher. « Ce genre d’enquête est très difficile à moins d’avoir un coup de bol », confie un policier. Adjoint au maire de Versailles chargé de la sécurité, Thierry Voitelier évoque, lui, des « informations contradictoires » et des rumeurs sur une éventuelle complicité en interne. C’est qu’au château, où dorment certains employés, l’art contemporain n’est pas du goût de tout le monde. Ses détracteurs se retrouvent jusque dans les rangs des conservateurs, dont certains participent à des pèlerinages légitimistes.
Directrice du château, Béatrix Saule reconnaît avoir bataillé contre les expositions dans les appartements royaux. « Je ne suis pas contre l’art contemporain dans un monument historique vide, mais il ne faut pas de confrontation entre l’œuvre et le cadre », précise-t-elle, avant de s’insurger contre les soupçons portés sur le corps des conservateurs : « C’est aberrant ! Une chose est d’avoir un avis, une autre est de porter atteinte à un travail. Notre métier de conservateur, notre déontologie, c’est de protéger une œuvre d’art, quelle qu’elle soit. »

La piste d’intégristes religieux
Thierry Gausseron refuse tout autant de croire à la malveillance d’un agent. Début septembre, un employé de la sécurité du château a pourtant été poursuivi pour complicité dans l’affaire du gang des pickpockets roumains qui sévissait à Versailles, au Louvre et à la tour Eiffel. « Dans cette affaire, il y avait de l’argent en jeu. Qu’auraient à gagner des surveillants pour une dégradation ? Rien, à part perdre leur job », indique une source policière.
Selon cette même source, un seul groupe serait à l’origine des trois premières actions de vandalisme. « Je n’ai jamais vu dans une affaire des gars différents s’attaquer à quelque chose à trois reprises, confie-t-il. Il est évident pour moi que ces gens se connaissent. Ils ont à chaque fois testé jusqu’où ils pouvaient aller. » Selon lui, il n’a fallu qu’à peine dix minutes pour inscrire les premiers propos malfaisants. Ce qui est à la fois court et long. « La sculpture n’était pas surveillée à ce moment-là. Ils savaient que les rondes tournent toutes les trente minutes ou toutes les heures. »
Quid des scouts ? « Non, c’est pas leur truc. Quand ils font leur rassemblement tous les deux-trois ans dans les Yvelines, ils sont 30 000, et personne n’en entend parler », assure cette source policière qui n’exclut pas la piste d’intégristes religieux. « A Versailles, une bonne partie de la population a des convictions religieuses marquées. Ici, tout mouvement un peu libertaire suscite illico des réactions. » Un rien peut, en effet, mettre le feu aux poudres. En 2008, un groupe de catholiques traditionnalistes avait fait stopper une exposition de robes de mariées de Christian Lacroix à la chapelle royale du château. Le prétexte ? Un jeu de mots pas bien méchant autour de la magie noire et de la magie blanche…
« Un tel traumatisme »
Reste à voir comment la direction de Versailles gérera à l’avenir ses expositions d’art contemporain. Les rapatriera-t-elle entre quatre murs, à l’image des originaux des sculptures qui jalonnent le parc ? « Renoncer à mettre une œuvre d’art contemporain dans le jardin, c’est renoncer à l’art contemporain, réplique Catherine Pégard, présidente de l’établissement public. On a vécu un moment de paroxysme et on peut espérer que ça ne devienne pas une règle. » Elle n’exclut toutefois pas d’opter, l’an prochain, pour un autre espace, « parce que l’artiste l’aura choisi ». A moins que ce ne soient des assureurs frileux qui dictent leurs règles.
Versailles n’est pas seule dans le collimateur des grognards. En 2014, au moment de la FIAC, un sapin vert-plug anal de Paul McCarthy a été dégonflé place Vendôme, malgré la présence de trois gardiens payés par la galerie Hauser & Wirth. Cette année, la FIAC l’a joué soft en programmant deux pavillons transparents de Dan Graham. L’œuvre contemplative de l’artiste américain n’a rien de provocant. Aussi la galerie Marian Goodman, qui finance la surveillance, prévoit-elle de simples rondes sans gardiennage permanent. Et pourtant, avant même d’être installé, l’un des deux pavillons intitulé Passage intime a fait tiquer le Comité Vendôme. « On nous demande des explications sur le mot “intime” et les raisons pour lesquelles le passage est plus étroit, indique-t-on à la FIAC. Il y a un tel traumatisme qu’on s’inquiète au moindre mot qui pourrait être provocant. »
Roxana Azimi Journaliste au Monde

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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