Point de vue – Eloge de la trahison : En politique, trahir ses promesses est une qualité …

LE MONDE | 07.10.2015| Par Arnaud Leparmentier
En ne respectant pas leurs engagements, Alexis Tsipras et Angela Merkel ont su guider leur peuple en évitant le piège des promesses …
4784014_6_bdd0_angela-merkel-francois-hollande-et-alexis_28cc0bf87138350bec74bb4fa71192fa
Pendant dix jours, ce fut la tentation du déni. Mais il a fallu s’y résoudre. Nous voilà cocus. Oui, cocus comme les électeurs grecs l’ont été par Alexis Tsipras. La tromperie vient d’Allemagne. Non, ce n’est pas la thèse de médecine copié-collé de la ministre de la défense allemande, Ursula von der Leyen, qui nous afflige.
En Allemagne, les thèses universitaires sont un peu comme les indulgences au XVIe siècle. Il faut payer pour s’acheter le ciel, faire travailler quelques stagiaires pour obtenir le Graal de Doktor, sans lequel on n’est guère plus qu’un homme politique français qui n’aurait pas fait l’ENA. Mais chacun sait que les thèses germaniques sont avant tout des chefs-d’œuvre de photocopillage. Libre aux Allemands de se mentir à eux-mêmes.
Non, la vraie trahison vient de Volkswagen, qui triche sur la pollution de ses moteurs diesel. Un complot organisé par toute l’entreprise. Le scandale atteint toute l’Europe. Aux Etats-Unis, on ne parle plus d’affaire Volkswagen, mais de «  Dieselgate  ». Surtout, l’événement sape la confiance dans les industriels. Le système de normes bruxelloises est discrédité : celui fondé sur la confiance dans les entreprises qui précédent les pouvoirs publics pour fixer les règles et accompagner intelligemment le progrès.
Pour le bien de sa population
On nous ment, on nous empoisonne, on nous espionne, répètent les ayatollahs du principe de précaution. Le nucléaire, la pharmacie, la malbouffe, les nanotechnologies, le numérique, tout y passe. Les néo-obscurantistes triomphent, et l’on a bien du mal à les contrer. Volkswagen blesse l’orgueil de ceux qui ont eu foi en elle. Une trahison destruction, qui ouvre la voie à la société de défiance.
Fâcheux précédent, alors que nous nous apprêtions à faire l’éloge des trahisons en politique. Vanter l’art de retourner sa veste, ou de dire tel De Gaulle aux Algérois en 1958 «  je vous ai compris  » sans que personne n’y comprenne rien. Parce qu’au fond, le leader trahit pour le bien de sa population. Parce qu’il sait où il doit l’emmener, il sait où son peuple veut aller. Voici les deux conditions d’une «  bonne  » trahison. L’eurodéputé écologiste Yannick Jadot en fait la remarque : «  Il existe deux grands leaders en Europe, Angela Merkel et Alexis Tsipras, car tous deux savent construire une évolution de positionnement et emmener leur population avec eux.  »
Les virages de Merkel
Angela Merkel est une spécialiste  : après la catastrophe de Fukushima en mars 2011, elle décida du jour au lendemain de sortir du nucléaire, alors qu’elle venait de faire voter une loi en faveur de l’atome. Changement qui correspondait à l’aspiration profonde des Allemands. De même a-t-elle accepté que toutes les promesses de rigueur faites aux Allemands à Maastricht soient bafouées, parce que la survie de l’euro était à ce prix, parce que la monnaie unique est pour l’Allemagne aussi stratégique qu’elle l’est pour la France. Elle a aussi accepté le smic qu’elle avait combattu, parce que les inégalités devenaient trop fortes.
Enfin, elle a su en l’espace d’un été vanter l’accueil des réfugiés et l’afflux des immigrés, cinq ans après avoir proclamé l’échec de la société multiculturelle. L’affaire provoque un sauve-qui-peut des politiciens et coûte à la chancelière une solide dégelée dans les sondages, mais elle tient bon. Parce que le recours à l’immigration dans un pays à la démographie en berne est inéluctable. Finalement, pour une chancelière si populaire accusée de ne rien faire, voilà toute une série de trahisons salvatrices.
Le cas du premier ministre grec, Alexis Tsipras, est tout aussi édifiant, qui convoqua en juillet un référendum contre l’austérité, pour mieux approuver dans la foulée un programme d’austérité encore plus rigoureux. « Tsipras a compris les Grecs : ils n’ont pas voté sur le fond pour refuser le plan européen. C’était une réaction d’amour-propre. Et les Grecs ne lui en voudraient pas s’il signait à Bruxelles  », commente l’universitaire Gérard Grunberg. Tsipras l’a senti. Il s’est débarrassé de son nocif ministre des finances Yanis Varoufakis, et a légitimité son virage réaliste dans les urnes. Superbe volte-face, qui est moins une trahison qu’une anticipation. Le leader précède ce que le peuple exprime confusément sans l’avoir explicité. Le leader montre le chemin au lieu d’aller vers le cap trompeur des promesses.
Des promesses misérables et clientélistes
Les promesses tenues, c’est au fond la pire des trahisons en politique. Parce qu’elles révèlent une incapacité à comprendre le mandat populaire. Parce qu’elles sont le reflet d’hommes politiques conscients qu’ils ne suscitent aucune adhésion. Ils s’achètent une pseudo-assurance réélection : ils pourront revenir devant les électeurs en prétendant avoir tenu leur litanie de promesses, souvent misérables et clientélistes. C’est très dangereux, surtout en système majoritaire où, pour l’emporter, il faut satisfaire les aspirations les plus radicales de son camp. C’est ce qui a conduit David Cameron à convoquer un absurde référendum sur la sortie de l’UE. C’est ce qui conduisit François Hollande à annoncer une taxe à 75 % sur les hauts revenus, qui fut à peine mise en place mais réussit à faire fuir les plus riches et à ruiner les deux premières années du quinquennat.
A la fin du mandat de Jacques Chirac, on s’était livré à un petit jeu : vérifier si les annonces faites lors des vœux télévisés du 31 décembre par celui que les Guignols avaient surnommé « Supermenteur » étaient respectées. Or, littéralement, ce qui était promis était tenu. Mais certainement pas la promesse, la seule qui vaille, qui aurait dû être faite aux Français de les mener vers l’avenir.

chemin

Laissons à Gérard Grunberg le mot de la fin : «  Il vaut mieux montrer le chemin que faire des promesses.  » On en ressort moins trahi.
Arnaud Leparmentier journaliste

trahison dette

 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans Débats Idées Points de vue, Politique, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.