Le libéralisme pour les nuls

Charlie Hebdo – 07/10/2015 – Jacques Littauer –
La gauche « moderne » défend la concurrence en raison des opportunités qu’elle offrirait. S’il est en effet possible de préférer la liberté économique aux corporatismes (publics comme privés), encore faut-il ne pas se tromper de combat.
1268488784C’est le nouveau grand penseur français, j’ai nommé Emmanuel Macron qui l’affirme dans Le Monde : « Le libéralisme est une valeur de la gauche. » Surprenant ? Pas tant que cela si l’on se tourne vers les écrits du philosophe écossais Adam Smith, le véritable père du libéralisme au XVIIIème siècle, qui, s’il défendait sans conteste la « libre concurrence » et le libre-échange était également un défenseur… des ouvriers. En effet, pour lui, le profit est du travail non payé (idée que reprendra Marx) et, dans le conflit entre « maîtres » et « ouvriers », ce sont qui les maîtres qui « peuvent imposer toutes leurs conditions« . En effet, les maîtres peuvent « se concerter facilement« , alors que cela était à l’époque interdit aux ouvriers. De plus, note Smith, « dans toutes ces luttes, les maîtres peuvent tenir plus longtemps« , quand la faim pousse les grévistes à reprendre le travail… Résultat : les révoltes ouvrières « n’aboutissent en général à rien d’autre chose qu’au châtiment ou à la ruine des chefs de l’émeute« .
On ne saurait donner meilleur tableau de la lutte des classes… Mais il est peu probable que ce soit à ce Smith là que Macron fasse référence. Pour lui, le marché est une valeur de gauche car il est synonyme e liberté de choix, d’opportunités accrues et de recul de l’arbitraire. Il y a du vrai dans cela : ainsi, quand le statut des fonctionnaires réservait des millions d’emplois publics aux seuls Français, il s’agissait d’une discrimination que les syndicats et les partis « de gauche » n’ont jamais pensé à contester, au mépris de leur internationalisme affiché. Il a fallu l’Europe libérale pour qu’un Espagnol, donc membre de la communauté européenne, puisse enfin être prof de maths titulaire et payé à parité avec un Français Ce qui reste interdit, par exemple à une Algérienne, qui ne pourra qu’enchaîner les contrats précaires à l’hôpital ou à l’université… 
Liberalisme-pour-les-nuls---BesotDe même, l’ouverture des si mal nommées professions « libérales » à plus de concurrence bénéficierait à l’ensemble de la population, qui cesserait de se faire tondre par les médecins spécialistes, rendus artificiellement rares par le numerus clausus, ou par les notaires ou autres pharmaciens. Leur faibles nombre découle d’ailleurs de règles irrationnelles d’installation dont la seule « justification » est d’organiser la pénurie afin d’assurer à chacun une rente (sous forme d’honoraires élevés pour les notaires ou de marges bien au-dessus de la décence sur les produits de parapharmacie pour les pharmaciens.
Cure de rentiers
Il y a donc une proximité entre certaines vertus des marchés et la pensée de gauche. Mais là où Macron a tout faux, c’est sur l’essentiel, l’organisation de la société. En effet, être de gauche, sur le plan économique, ce n’est pas se cramponner à tel ou tel fétiche (les 35 heures, les nationalisations). C’est revendiquer le bonheur rendu possible pour tous. Et de ce point de vue, le « libre » fonctionnement du marché n’est pas une réussite comme le montre « l’ubérisation » en cours, qui consiste à transformer tout un chacun en travailleur ultra-flexible qui s’auto-exploite.
Pour bâtir une société de gauche, il faut en effet commencer par domestiquer la finance, donner un pouvoir de décision aux salariés dans les entreprises, et partager le travail et les revenus. Il faut de plus des services publics qui assurent à tous éducation, logement, santé, transport, culture, etc. au meilleur coût, voire gratuitement chaque fois que cela est nécessaire. Il faut enfin refonder complètement notre économie pour la rendre écologique et humaine, ce qui ne pourra être impulsé que par l’État. Pour ça, la concurrence, loin d’être un « progrès », constitue même un obstacle de premier ordre à la création des conditions d’une vie bonne pour tout un chacun.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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