Jean-Claude Guillebaud : Quel Tintamarre verbal !

Nouvel Obs 16/10/2015 – Chronique de Jean-Claude Guillebaud –
3841418655821Ce n’est pas tant la violence verbale qui fait aujourd’hui problème, c’est le vide vertigineux qu’elle dissimule. Il faut y voir l’absence d’un vrai point de vue, d’une vision du monde à peu près réfléchie. 
Les météorologues nous ont expliqué que les mortelles inondations du 3 octobre sur la Côte d’Azur résultaient – entre autres causes – d’une agrégation de « graines d’orages » en altitude. Transposons cette image sur le front orageux du débat médiatique et politique (si toutefois on peut encore parler de « débat »). Comptons dur nos doigts les graines d’orage accumulées : les élections qui approchent, la montée du Front national, a violence qui rôde, la guerre de retour pas très loin de nos frontières, les mutations sociétales qui font perdre le nord à tout le monde, etc.
Pas une semaine ne passe sans que surgisse une grosse tempête de mots, de menaces, d’injures. On dénonce, on montre du doigt, on excommunie avec une allégresse hargneuse.  C’est tantôt un politique, le plus souvent un intellectuel présenté comme dévoyé et désigné comme un (quasi) criminel. Il peut s’agir du « néoréac » claquemuré dans la nostalgie du bon vieux temps ou, a l’inverse, d’un « crypto-marxiste » adepte des frondeurs, que les néolibéraux présentent comme un crétin, partisan du Grand Soir. Dans presque tous les cas, ce qui frappe dans cette guerre des mots, c’est le contraste entre la violence du ton et la minceur du fond.
debat_de_fond_coco_30512Au final, la violence de la bagarre, l’usage routinier de l’injure, de la condescendance ou du ricanement ad hominem laissent entrevoir une manière de désastre mental bien intéressant à examiner. Avec cette âpreté méchante du pugilat, ce ,’est pas tant la violence verbale qui fait aujourd’hui problème (chaque époque a connu la sienne), c’est le vide vertigineux qu’elle dissimule. Il faut y voir l’absence d’un vrai point de vue, c’est-à-dire une réflexion minimale, d’une vision du monde à peu près réfléchie. L’imprécation elle-même a perdu ses marques, ses raisons et ses vrais clivages. D’où sa violence redoublée. On dit volontiers qu’untel est « clivant » (le mot est à la mode) mais on a souvent du mal à comprendre de quel clivage il s’agit, au juste. A la différence des anciennes polémiques politiques ou littéraires, bien des bagarres verbales aujourd’hui se veulent d’autant plus intolérantes qu’elles sont fragilement fondées. L’insulte se fait haineuse alors même que, trop souvent, elle n’a plus d’autre logique que quelques inimitiés tribales ou des réflexes de meutes. Tout sauf une opinion, au sens construit du terme. D’un clan à l’autre, d’une gesticulation à l’autre, il y a quelque chose d’involontairement comique dans ces empoignades de micro-boutiques s’enivrant de leur propre incontinence, et que libère la déréliction ambiante.
Message jamais avoué : je ne sais plus trop quoi pense de la gauche et de la droite, de l’Économie et de l’Europe, de l’État souverain et de l’inégalité, alors je cogne ! Le règne de la marchandise contribue à gommer les différences (c’est le fameux « principe d’équivalence ») et à exacerber les querelles. Ce qui se vend devient à la fois enviable et suspect. Aux grandes manœuvres promotionnelles, entièrement gouvernées par la quantité et la connivence, répond ainsi une parodie de jugement dernier. Les suavités délétères du fric suscitent, en retour, la muflerie d’un jeu de massacre prétendument critique. L’un justifiant l’autre. Vieille formule maintes fois reprise : « Les écrivains ne se lient plus entre eux, ils se surveillent. » Et ils s’insultent. 
C’est bien parce que ces logiques sont transposables à la politique  elle-même qu’elles nous intéressent. Que l’on songe à l’appauvrissement du débat démocratique et à la violence subséquente des querelles. Ce n’est plus la radicalité des divergences idéologiques qui justifie aujourd’hui, entre la gauche et la droite, la dureté du propos, c’est l’évanouissement (provisoire ?) des vraies différences. Dans une société politique habitée par une espèce de médiocrité floue, ne restent que la haine toute nue et l’appétit du pouvoir. Dans cette guerre de tous contre tous, la simplification des catégories mentales (« branché » contre « ringard », etc.) se substitue immanquablement à la raison raisonnable et à la délibération argumentée.
On songe aux analyses du grand sociologue allemand Georg Simmel (1858-1918) et à ce qu’il appelait les « passions indifférenciées« . En clair, soulignait-il, l’affaiblissement des convictions et des différences, loin de pacifier les relations humaines dans une société, les rend carrément meurtrières. La violence naît paradoxalement de la ressemblance.
On ne saurait mieux dire.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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