La primaire : l’obsession de la vie politique française.

Le Monde 23/10/2015
Avec la primaire, plus que jamais, la France est en campagne présidentielle permanente
Pas un jour sans qu’il en soit question. La primaire est devenue l’obsession de la vie politique française. Aujourd’hui, c’est à droite qu’elle occupe tous les esprits. Il y a cinq ans, c’est la gauche qui ne pensait qu’à elle.
Dans la temporalité resserrée du quinquennat, ce nouveau rendez-vous a une première conséquence : désormais, ce n’est plus un an avant l’échéance que commence la course à l’Elysée, mais deux voire trois ans plus tôt. On le constate à droite : depuis de longs mois, déjà, l’agenda de ses principaux leaders est déterminé par la seule et unique perspective de la primaire qui, en novembre 2016, désignera l’un d’entre eux comme candidat à l’élection présidentielle de 2017. Avec la primaire, plus que jamais, la France est en campagne présidentielle permanente.
Une primaire qui dope un candidat et plombe un président
Pour notre vie politique, les conséquences sont lourdes. La première est l’état de quasi-guerre civile que génère la primaire au sein des partis. Insidieusement, celle-ci bouleverse les règles du jeu partisan. Désormais, celui qui rêve d’entrer à l’Elysée n’a qu’une priorité : éliminer ceux qui, dans son camp, partagent la même ambition. Ce combat, qui peut facilement durer deux bonnes années, transforme les partis de l’intérieur. Ce ne sont plus des armées qui font bloc contre leurs adversaires, mais des arènes où l’on s’empoigne entre frères et à ciel ouvert.
On savait la capacité des partis à produire des idées déjà limitée. Elle est désormais quasi nulle : tous occupés par la compétition interne dont ils deviennent le théâtre à l’heure de la primaire, les partis ne sont plus que des machines électorales dont les leaders, parce qu’ils doivent avant tout s’imposer parmi les leurs, ne parlent plus qu’à leurs troupes. En cela, la primaire contribue à la balkanisation d’une scène politique où le sens du collectif s’est perdu et dont les membres ne parlent plus qu’en leur nom propre.
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Accélérateur de notoriété
Vantée par ses promoteurs comme une avancée démocratique, ce qu’elle est incontestablement, la primaire se révèle par là même, ce qui est sans doute plus regrettable, être une formidable machine à doper les ego. On le voit aujourd’hui chez Les Républicains, où pas moins d’une dizaine de personnalités sont déjà plus ou moins officiellement sur les rangs. Peu importe que la plupart n’aient aucune chance d’entrer un jour à l’Elysée. En réalité, l’essentiel n’est pas là. Pour des figures de second rang, la primaire est d’abord une occasion de se distinguer. Le cas de Nadine Morano est éloquent : en se déclarant candidate, début septembre, la députée européenne espérait se rappeler au bon souvenir des journalistes et de ses camarades. L’opération a été payante : moins d’un mois plus tard et après une phrase provocatrice lâchée sur le plateau d’une émission à succès, Mme  Morano s’est frayé une place dans la cour des grands, au point de décrocher une invitation au journal de 20 heures de TF1.
Formidable accélérateur de notoriété, la primaire apparaît ainsi comme un précieux ticket d’entrée dans une arène médiatique où les places sont chères. Mais elle est plus que cela. Car le temps de la primaire n’est pas seulement celui de la campagne qui la précède. A ses participants, elle ouvre en effet des perspectives politiques qui vont bien au-delà du scrutin en tant que tel. L’expérience socialiste de 2011 est, de ce point de vue, fort instructive. S’ils n’avaient pas été candidats, Arnaud Montebourg et Manuel Valls n’auraient sans doute pas occupé les places centrales qui furent les leurs dans le dispositif de François Hollande en 2012. Au moment de composer son premier gouvernement, le président de la République considéra, en effet, qu’il ne pouvait tenir à l’écart deux hommes qui, six mois plus tôt, avaient appelé à voter pour lui contre Martine Aubry.
Cette dette contractée par François Hollande entre les deux tours de la primaire socialiste de 2011 explique bien des épisodes des débuts de son quinquennat. S’il n’avait pas réalisé 17 % des voix à l’époque, M. Montebourg aurait sans doute quitté le gouvernement bien avant août 2014, peut-être même dès décembre 2012, lorsqu’il s’opposa publiquement à Jean-Marc Ayrault, alors premier ministre, au sujet de l’avenir de Florange. Or, ce ne fut pas le cas, et il est permis de penser que son statut de  » troisième homme  » de la primaire joua en sa faveur. Déjà en chute libre dans les sondages, François Hollande estima sans doute qu’il ne pouvait rompre, si tôt après le début de son mandat, avec un homme qui pesait aussi lourd en nombre de voix et dont le ralliement lui avait été précieux pour remporter la primaire. Delphine Batho ne bénéficia pas de la même indulgence quand elle déclara, en juillet 2013, que le budget de son ministère était  » mauvais « . Sans troupes, à la tête d’aucun courant au sein du PS et ne représentant qu’elle-même, la ministre de l’écologie fut alors limogée en quelques heures. Elle était politiquement bien moins coûteuse à sanctionner.
Là se trouve peut-être la conséquence la plus paradoxale de l’introduction de la primaire dans notre vie politique. Censée renforcer la légitimité du candidat qui la remporte, elle peut se révéler, à plus long terme, comme une entrave à son autorité. François Hollande en a fait l’expérience : si sa victoire à la primaire de 2011 a créé un élan qui a contribué à son succès en 2012, le poids politique acquis par ses rivaux de l’époque lui a fortement lié les mains par la suite. Si elle l’emporte en 2017, la droite risque d’être confrontée au même scénario d’une primaire qui commence par doper un candidat et finit par plomber un président.
Thomas Wieder © Le Monde

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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