Face à la mort, « on n’a plus le droit d’être triste » – Pas de pitié pour le chagrin…

France Inter 31 /10/2015
« Puisque la mort est inévitable, oublions-la ! », écrivait joliment Stendhal dans « La vie de Rossini ». La mort, donc : ne pas y penser, ne pas en parler, et faire comme si ce sujet ne nous concernait pas… Mais en cette veille de la Toussaint, les journaux, ce matin, nous incitent pourtant à y réfléchir. Impossible, en feuilletant la presse, d’oublier que nous sommes mortels.
 Ainsi L’INDEPENDANT CATALAN nous propose une visite guidée du cimetière d’Amélie-les-Bains, tandis que LE COURRIER DE L’OUEST nous invite à déambuler dans le plus grand cimetière de la ville d’Angers. De son côté, LA NOUVELLE REPUBLIQUE DES PYRENEES nous explique le métier de toiletteur de défunt, tandis que L’ARDENNAIS nous détaille le code de conduite des chauffeurs de corbillards. Dans L’UNION, vous lirez « les nouvelles tendances du marché de la mort ». Selon une récente enquête, un tiers des familles optent désormais pour des funérailles civiles, et le nombre de crémations ne cesse d’augmenter. Mais « pas dans les communes rurales », précise LE MAINE LIBRE. Et pas non plus chez les plus jeunes, ajoute pour sa part OUEST FRANCE, qui relève que 60% des moins de 35 ans préfèrent être enterrés.
Ce qui signifie tout de même que 40% se disent disposés à être incinérés. Evolution des mœurs et des pratiques funéraires. Sachant que désormais, les nouvelles technologies entrent également dans la partie, ainsi que le rapporte Camille Gévaudan dans LIBERATION. « Six pied sous internet » : c’est le titre de l’article, dans lequel ma consœur raconte comment les professionnels du secteur tentent aujourd’hui de se mettre à l’heure du numérique. C’est ainsi que se multiplient les sites qui proposent des services de funérailles en ligne : envoi de gerbes et de couronnes, condoléances et devis – avec même des comparatifs, comme pour les contrats d’assurance ou les crédits immobiliers. Mais cela va encore plus loin. Sur certains sites, il est possible de dessiner la tombe que l’on souhaite en 3D, en choisissant la couleur du marbre, la police de caractère des gravures et l’emplacement des bronzes. On fait tourner le monument sur trois axes et on admire son œuvre ! Ensuite, il n’y a plus qu’à cocher la case « valider ». Une société offre également la possibilité de suivre la cérémonie à distance, installé dans son canapé. Une retransmission par webcam, grâce à une caméra installée non loin du cercueil… Evolution des mœurs et des pratiques, disions-nous. Il n’est pas interdit d’y voir une forme de déshumanisation.
C’est d’ailleurs aussi ce qu’on observe dans les mots qu’on emploie pour parler de la perte de ceux qui nous sont chers. Depuis quelques années, une affreuse expression s’est ainsi imposée dans le langage courant : on dit que l’on doit « faire son deuil » – ou pire, « faire son travail de deuil »… Et si possible le plus rapidement possible, se désole Marion Rousset dans les colonnes du MONDE… « En dehors de la fête de la Toussaint, écrit-elle, les morts, dorénavant, n’ont plus vraiment droit de cité… Deux petits jours de congé pour le décès d’un enfant ou d’un conjoint… Un seul pour un parent, pour un frère, pour une sœur… C’est ce que stipule notre code du travail. » Après le décès d’un proche, on doit donc se remettre sur pied sans tarder… Comme si l’on n’avait plus, ni le droit, ni le temps, pour les pleurs, la colère, la tristesse. Comme si rien ne s’était passé.
 Commentaire du philosophe Mickaël Foessel : « Demander aux individus de gérer leur deuil renvoie à un idéal de performance ou de maitrise qui dénie ce qu’il y a d’irréductible dans les pertes humaines »… Le titre de ce beau papier : « Pas de pitié pour le chagrin ».
 On ajoutera que la formule « faire son deuil » est désormais totalement galvaudée, puisqu’on l’entend à tout propos… Tel ami nous explique qu’il doit « faire son deuil » de la maison qu’il a quittée. Tel autre nous confie qu’il doit « faire son deuil » de la paire de gant qu’il a oublié dans le métro… la suite, de cet article

Face à la mort, « on n’a plus le droit d’être triste »

Le Monde | 31.10.2015
Dans nos sociétés obsédées par la performance, «  il faut faire son deuil » le plus rapidement possible. En dehors de la fête de la Toussaint, les morts n’ont plus vraiment droit de cité.

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Est-on vraiment obligé de « faire son deuil » ? Deux petits jours de congé pour le décès d’un enfant ou d’un conjoint, un seul pour un parent, un frère ou une sœur, rien pour un aïeul : le code du travail est rude pour tous ceux qui ont perdu un être cher – ils sont sommés de se remettre sur pied sans tarder. Avec sa pause réglementaire de quatre jours, le salarié qui se pacse ou se marie est plus avantagé que celui qui a perdu un proche. Implicitement, la société demande aux « endeuillés » de se débarrasser des émotions que l’on exhibait autrefois sur la place publique ou, au moins, de les enfouir profondément pour éviter d’embarrasser les vivants.
A défaut de le porter, il faut maintenant « faire son deuil » – vite et bien. « Cette formule évoque une technique dont la réussite dépend exclusivement de la bonne volonté du sujet », analyse le philosophe Michaël Fœssel. Et derrière se dessine, selon lui, « une conception managériale de la perte transformée en non-événement, ou l’idée d’un sentiment passager qui doit être au plus vite canalisé » – au besoin en faisant appel à des coachs spécialisés qui promettent à leurs clients une meilleure « gestion » de leur stress.
A l’évidence, les rituels qui entouraient la mort se font de plus en plus discrets : il est loin le temps des veuves vêtues de noir au visage couvert d’un voile de crêpe, et des veufs en costume sombre qui se ceignaient parfois le bras d’un bandeau. On a aussi perdu l’habitude des longues processions funéraires accompagnant les corbillards : aujourd’hui, ils se dirigent sans bruit vers des cimetières refoulés aux périphéries des grandes villes. Quant aux cendres des personnes incinérées, elles sont dispersées dans des « jardins du souvenir » qui se réduisent souvent à une simple bande de pelouse. En dehors de la Toussaint, les occasions collectives de commémorer le défunt ont quasiment disparu. A la place : une bougie allumée sur la cheminée, une photo encadrée, une promenade sur les lieux qu’il aimait…
Le culte contemporain de la bonne santé
Retranché à l’intérieur du foyer, le deuil est désormais banni de la voie publique. C’est un accident privé que ceux qu’on appelle parfois les « endeuillés » ne prolongent qu’en secret, si bien que, selon Marie-Frédérique Bacqué, psychanalyste et présidente de la Société de thanatologie, « beaucoup se plaignent de ne pas pouvoir parler de leur souffrance et de gêner les autres ». « Ils se sentent un peu exclus », ajoute-t-elle. Et incompris : ils ont besoin de temps, et ce besoin est mal perçu. « Décliner une invitation à une soirée parce qu’on a perdu son frère quelque temps auparavant est considéré comme indécent. Ce qui n’est pas acceptable, c’est d’utiliser sa tristesse pour motiver un refus de vie sociale », affirme la philosophe belge Vinciane Despret, qui vient de publier Au bonheur des morts. Récits de ceux qui restent (La Découverte, 232 p., 17 €).
« Le prix à payer de la disparition des rituels codifiés du deuil, explique Vinciane Despret, c’est que l’on n’a plus le droit d’être triste. Car quand on ne peut pas manifester sa tristesse, il devient difficile de la vivre. » D’autant que cette opération camouflage se double d’une véritable injonction au détachement. « Faire son deuil » nécessite d’écarter, voire d’oublier ses morts. Autrement dit, de faire comme si rien ne s’était passé.
C’est en tout cas le leitmotiv d’une société obsédée par le concept de « résilience », qui désigne la capacité d’un organisme à retrouver ses propriétés initiales après un choc. « L’expression “faire son deuil” est galvaudée, explique Marie-Frédérique Bacqué. Elle renvoie à une mauvaise interprétation des travaux de Freud, qui explique qu’à la fin du deuil le sujet est capable de réinvestir un nouvel objet d’amour. Cette conclusion a été prise pour argent comptant par un certain nombre de médecins et de psychologues, alors que c’était un vœu pieux qui n’était pas conforté par une pratique clinique. En réalité, le lien affectif avec le mort ne s’affaisse pas d’un seul coup. Faire son deuil, c’est pouvoir penser à la personne perdue sans être plongé dans un état d’affliction tel que celui qu’on éprouve au début. Au bout d’un certain temps, l’endeuillé peut à nouveau parler du mort, regarder des photos de lui, écouter sa voix, sans désespoir. Il ne s’agit pas de se détacher de lui. »
Pourtant, c’est ce que la société en est venue à exiger au fil d’une histoire qui remonte à la seconde guerre mondiale. En ce temps-là, l’objectif était de contenir la souffrance provoquée par les pertes humaines pour éviter que ce sentiment négatif ne vienne abîmer l’image héroïque des soldats morts au front. Aujourd’hui, les motivations sont tout autres : dans un monde laïque et matérialiste qui ne croit plus en un au-delà invisible habité par l’esprit des défunts, ceux qui pleurent leurs morts sont accusés de vivre au ralenti. On craint qu’ils ne soient plus assez efficaces. « Demander aux individus de “gérer” leur deuil renvoie à un idéal de performance ou de maîtrise qui dénie ce qu’il y a d’irréductible dans les pertes humaines », estime Michaël Fœssel.

« Il y a aussi une obligation à la bonne santé mentale », ajoute Vinciane Despret. Le culte contemporain de la bonne santé a investi le domaine de la psyché : le deuil et les symptômes qui l’accompagnent ont tôt fait de passer pour une pathologie, a fortiori depuis la dernière version du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux publié par l’Association américaine de psychiatrie : il autorise en effet à qualifier le deuil d’épisode dépressif majeur si, au bout de deux semaines, les insomnies, les sanglots, les difficultés de concentration et les pertes d’appétit n’ont pas disparu. Ressentir un chagrin persistant n’a pourtant rien d’anormal. « Dire qu’il faut aller vite, c’est ne pas comprendre que cette expérience à traverser qu’est le deuil est longue et sans cesse relancée par les événements de la vie, affirme la psychanalyste José Morel Cinq-Mars. Je me souviens de femmes qui avaient perdu leur mère quand elles étaient encore jeunes. A la naissance de leur bébé, elles se demandaient ce qui se serait passé si leur mère avait vécu, si leurs enfants avaient eu une grand-mère. »
Face à la pression, certains se rebellent
Pendant sept ans, José Morel Cinq-Mars a travaillé en Seine-Saint-Denis auprès de familles endeuillées par la perte d’un enfant, dans un centre de protection maternelle et infantile unique en son genre, Empathie 93. Et elle raconte ces vagues qui submergent soudain les personnes, alors que la souffrance avait fini par s’estomper. « Avec la rentrée des classes, il est par exemple revenu à cette mère une grosse vague qui a réactivé quelque chose de la perte : son enfant serait rentré à l’école primaire cette année-là… »
Il n’empêche : les deuils pathologiques existent. « Tous les experts considèrent que si deux ans après l’endeuillé est toujours en mauvaise santé psychique, il faut soigner, explique Alain Sauteraud, psychiatre à Bordeaux. La tristesse dure toute la vie, c’est l’empreinte d’attachement. Mais si la personne fait des crises d’angoisse à l’évocation de ses défunts, si elle est terrassée par l’état de manque ou si elle ne peut pas réaliser un certain nombre de tâches fondamentales, c’est que le deuil s’est figé soit dans un excès d’émotion, soit dans des pensées accablantes. » Le vécu, cependant, varie en fonction des circonstances. « Les moyennes disent que le deuil aigu dure trois à quatre mois, avance Alain Sauteraud. Mais comment comparer la mort d’un père, à 87 ans, d’un long cancer de la prostate et celle d’un enfant de 8 ans à la suite d’un accident d’anesthésie ? »
Face à la pression, certains se rebellent comme ils peuvent. En organisant, par exemple, des cérémonies d’hommage qui préparent ce que sera la vie, non pas sans la personne décédée, mais avec elle. « Les nouveaux rituels permettent de bâtir quelque chose de beau après, d’essayer que cette vie avec le mort vaille la peine, affirme Vinciane Despret. Ce sont des étapes destinées à construire des modes de présence réussis. »
Par Marion Rousset
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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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