Partage du travail : la bataille des 32 heures

Charlie Hebdo – 04/11/2015 – Jacques Littauer –
Le partage du travail n’est pas seulement une belle idée. C’est désormais une réalité établie, qui trouve des traductions fort différentes d’un pays à l’autre selon qu’elle est subie ou bien organisée. Et ce, au-delà de tout discours idéologique.
Michel_Husson-e7fe71Et si la croissance ne créait pas d’emplois ? Tel est le postulat avancé par Michel Husson, statisticien et membre du conseil économique d’ATTAC. Évidemment, note l’économiste, à court terme, toute reprise de l’activité crée des emplois. Mais la relation ne tient plus si l’on prend un peu de recul : depuis un siècle, les gains de productivité – c’est-à-dire’ les progrès dans l’organisation du travail, l’achat de nouvelles machines, la hausse des cadences… – ont détruit tous les emplois que la croissance créait. Ce qui a limité les dégâts, c’est la très forte réduction du temps de travail. En effet, par rapport à nos aïeuls qui trimaient 3 000 heures par an en 1890, en ne prenant en compte que les travailleurs à temps complet, nous travaillons presque à « mi-temps » aujourd’hui, avec nos 1 700 heures de travail annuelles. Par ailleurs, les gains de productivité ont amélioré formidablement notre niveau de vie, nous permettant de vivre plus vieux et en meilleure santé (et aussi de saccager gentiment la planète).
Aujourd’hui que le chômage de masse est bien installé, une idée simple refait surface : pourquoi ne pas poursuivre sur la voie de la réduction du temps de travail ? Pour la CGT, qui se fait le porte-drapeau de cette revendication : « Le vrai débat se situe entre, d’une part, une réduction du temps de travail subie par les salariés et, d’autre part, une RTT choisie, encadrée par la loi et négociée par des accords collectifs de branches et d’entreprises. »
_dessin_109_800_020915_mCar le partage du travail est déjà là. Il suffit de comparer la situation en France  à celle de l’Allemagne. Avec tout ce que l’on entend sur les 35 heures – qui auraient plombé l’économie française (complainte de l’institut économique Coe-Rexecode, proche du Medef) – et sur les Allemands – qui bossent dur -, sûrement que le temps de travail est plus élevé outre-Rhin, n’est-ce-pas ? Et bien, non. Si l’on prend en compte l’ensemble des salariés, touts catégories confondues (à temps plein comme à temps partiel) on constate qu’on travaille en moyenne deux heures de plus par semaine en France qu’en Allemagne (37,1 heures contre 35,1). Ce résultat s’explique par l’importance du temps partiel en Allemagne (28 % du total des emplois, contre 19 % en France). Qui plus est, sa durée moyenne y est inférieure de quatre heures à celle d’un temps partiel en France (18,8 heures en Allemagne contre 22,8 e, France).
La révolution douce
Le partage du travail étant donc désormais une réalité universelle, on peut choisir, soit de continuer à le subir, avec son cortège d’inégalités, notamment entre femmes et hommes – en France, 30 % des femmes travaillent à temps partiel, contre 5 % des hommes, ce qui a pour conséquence que 80 % des emplois à temps partiel sont occupés par des femmes -, soit au contraire de l’organiser. La réduction du temps de travail est en effet la seule politique qui ait réussi dans la lutte contre le chômage : 350 000 emplois supplémentaires grâce aux 35 heures.  
Surtout, elle permet de repenser l’organisation du travail et les rôles sociaux, notamment familiaux, ainsi que la rapport à la consommation, au temps et aux autres. Bref, mine de rien, elle est doucement révolutionnaire. C’est pour ça que le Medef la déteste, lui qui nous voudrait toujours enchaînés à notre ordi, à notre boutique, à notre usine. Et c’est pour ça qu’on est prêts à suivre la CGT lorsqu’elle propose de faire adopter une nouvelle directive européenne pour financer la réduction du temps de travail par une suppression des allègements de cotisation sur les emplois précaires. Parce que, après tout, travailler 32 heures, c’est parfois déjà trop.

32-heures

Pour aller plus loin :
Les propositions de la CGT : www.oplpv.fr/2015/10/la-rtt-32-heures-largumentaire-de-la-cgt.html
Michel Husson, « Droit à l’emploi ou revenu universel », alencontre.org/economie/droit-a-l%E2%80%99emploi-ou-revenu-universel.html

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