Dominique de Villepin : « Faire croire que nous sommes en guerre est un piège »

Politis.fr – lundi 16 novembre – Michel Soudais –
Pour l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac, le discours martial largement popularisé par Manuel Valls, Nicolas, Sarkozy, le PS et l’opposition est une erreur.
C’est une voix discordante. Mais elle est la bienvenue. Invité dimanche du Grand Jury RTL/Le Figaro/LCI, Dominique de Villepin a récusé l’idée « d’être en guerre », une expression abondamment utilisée par Manuel Valls, le PS et l’opposition depuis les attentats de vendredi soir. Or, pour l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac, « nous sommes dans une période où les mots doivent avoir du sens  ».
« Une guerre ce sont deux États et deux armées qui se confrontent », justifie Dominique de Villepin, ce qui n’est pas le cas des terroristes qui ont agi à Paris et au Stade de France : « Le fait [que les terroristes aient] utilisé des Kalachnikovs, des grenades, un certain nombre de munitions [ne] constitue pas une armée reconnue dans le cadre d’un État. En l’occurrence, nous avons des groupes fanatiques, un parti totalitaire. »
La nature de « l’ennemi » n’est pas le seul argument avancé par Dominique de Villepin pour refuser de se considérer en guerre. « Je ne veux pas faire le jeu de l’ennemi », ajoute-t-il en mettant en garde contre les conséquences de cette idée. Un « piège », selon lui :« Quelle est la conséquence de cette idée  ? La première, c’est de déresponsabiliser les combattants terroristes qui se disent : ’Nous frappons, nous sommes des guerriers’. La seconde, c’est que nous légitimons qu’ils sont en guerre, qu’ils ont des objectifs de guerre et qu’ils veulent conquérir notre territoire, des positions. »
Ce n’est pas « parce qu’une bande d’assassins fanatiques vous déclare la guerre que vous tombez dans le piège de la surenchère », argumente-t-il. Surtout quand ces assassins « veulent nous diviser et pousser notre pays à la guerre civile ».
Tirons les leçons des engagements occidentaux au Moyen-Orient, demande l’ancien ministre des Affaires étrangères, qui s’était opposé en 2003 à la guerre en Irak : « Ces attentats sont en grande partie liés à un processus historique qui s’est accru avec les interventions en Afghanistan, en Irak, en Libye et ailleurs, et qui ont toutes rajouté de l’huile sur le feu. (…) Tirons les leçons de l’expérience : les choses n’ont fait que s’aggraver en 10 ans, les choses sont pires en Libye, en Afghanistan, en Irak. »
« Quelle est le sens de la guerre totale ? » interroge encore Dominique de Villepin, qui met en garde :« On va aller jusqu’au bout pour détruire une organisation terroriste. Cette organisation a toutes les chances, à partir de là, parce que nous allons mobiliser une partie des opinions publiques et des peuples au Moyen-Orient contre nous, d’accroître une contamination encore plus grande. »
Pour l’ex-ministre des Affaires étrangères, « ce n’est pas à nous d’engager le combat avec nos armées là-bas. Cette approche de ‘guerre’ contre le terrorisme n’est pas la bonne ».
En septembre 2014, Dominique de Villepin avait déjà tenu des propos similaires, en réponse au discours de François Hollande, à l’Assemblée générale des Nations unies. Dans l’émission Ce soir (ou jamais !), retrouvée par Les Inrocks, il déclarait : « Ayons conscience que nous avons nous-même en grande partie enfanté l’État islamique. Nous nous sommes enfermés dans un cercle vicieux ». Et d’ajouter : « Il n’y a pas de contre-exemple, tout ce que nous savons de ce type de guerre menée depuis des décennies a conduit à l’échec, en particulier depuis l’Afghanistan. »

 

Vos guerres, nos morts … Altermonde sans frontières (extrait) – 16/11/2015
par Julien Salingue
Ce sont les nôtres qui sont morts la nuit dernière. À la terrasse d’un restaurant, dans un bar, dans la rue, dans une salle de concert. Les nôtres. Morts parce que des assassins ont décidé de frapper en plein Paris et de tirer dans la foule, avec pour objectif de faire le plus de victimes possible. 11h30. Sarkozy vient de déclarer : « Nous sommes en guerre ». Pour une fois je suis d’accord avec lui. Ils sont en guerre. Vous êtes en guerre, vous les Sarkozy, Hollande, Valls, Cameron, Netanyahou, Obama. Vous êtes en guerre, vous et vos alliés politiques, vous et vos amis patrons de multinationales. Et vous nous avez entrainés là-dedans, sans nous demander notre avis.
Afghanistan, Iraq, Libye, Mali, Syrie… Nous n’avons pas toujours été très nombreux à protester. Nous n’avons pas suffisamment réussi à convaincre que ces expéditions militaires ne feraient qu’apporter toujours plus d’instabilité, de violences, de tragédies. Là-bas, et ici. Car la guerre n’a pas commencé hier soir. Et elle n’avait pas commencé en janvier lors des tueries de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher. Elle avait commencé bien avant quand la France a emboîté le pas aux États-Unis de George W. Bush dès septembre 2001 (guerre en Afghanistan, législation « antiterroriste ») et fait sienne, sans toutefois le dire, la rhétorique et la politique du « choc de civilisation ».
Voilà près de 14 ans que la France était en guerre sans l’assumer. Et dire cela, ce n’est pas manquer de respect aux victimes ou à leurs proches. L’émotion, l’indignation et la douleur sont évidemment légitimes. Et les assassins qui ont bousillé des centaines de vies hier soir, sont inexcusables. 12h. Daech vient de revendiquer. Évidemment. Eux aussi, ils sont en guerre. On peut fermer les yeux et se boucher les oreilles. Et se laisser enfumer par la rhétorique dépolitisante du « terrorisme aveugle », forcément inexplicable.
Oui, Daech fait de la politique. Ce sont des assassins, mais ils font de la politique. Et hier soir ils ont frappé fort, très fort. Aveuglément ? Oui et non. Oui, parce qu’ils s’en sont pris à des gens qui ne sont pas directement impliqués dans cette guerre, des gens dont le seul crime était d’être là, des gens qui auraient pu être ailleurs et être encore parmi nous aujourd’hui. Non, parce que frapper de la sorte, c’est lancer un message : « Votre pays est en guerre contre nous, et tant que cette guerre durera, aucun d’entre vous ne sera en sécurité ». Ils font de la politique. Détestable, mais de la politique.
Nous vivons dans un monde en guerre. La Russie, la France et les États-Unis bombardent la Syrie. L’Arabie Saoudite bombarde le Yémen. Les « opérations » françaises se poursuivent au Mali. Obama a annoncé que ses troupes ne quitteraient pas l’Afghanistan. D’après le Haut Commissariat aux Réfugiés, il n’y a jamais eu autant de réfugiés et déplacés qu’aujourd’hui, et il n’y a aucune raison que les choses s’améliorent. Le bilan, à l’heure actuelle, est de 128 morts. 128 morts de trop. Le 13 novembre 2015, 128 morts. 128, c’est beaucoup. C’est effrayant.
C’est presque autant que la moyenne quotidienne des morts en Syrie depuis mars 2011. Presque autant que la moyenne quotidienne, oui : 250.000 morts depuis mars 2011, ça fait presque 4 500 morts par mois, soit près de 150 morts par jour. Avis au prochain qui nous expliquera qu’il ne comprend pas pourquoi les Syriens fuient vers l’Europe : depuis plus de 4 ans et demi, c’est le 13 novembre tous les jours en Syrie. Et c’est votre nouvel allié Assad qui en porte la responsabilité…
Nous vivons dans un monde en guerre. Et cela permet à certains de faire des affaires. La France se félicite de vendre ses machines de guerre à l’Égypte. La France se félicite de vendre ses machines de guerre à l’Arabie Saoudite. La France se félicite de vendre ses machines de guerre aux Émirats arabes unis. Mais la France s’étonne, s’indigne, s’insurge d’être elle aussi ciblée. Hypocrisie. Lâcheté. Mensonge. Les chiens sont lâchés. Leurs babines écument. Il va falloir tenir bon.
Paul Valéry disait que « la guerre est un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas ». Il avait raison. Ce sont toujours les mêmes qui trinquent. Et si on veut que tout ça s’arrête, il va falloir, une fois le choc passé, tout faire pour mettre un terme à cette fuite en avant vers la barbarie généralisée. Il n’est pas trop tard. Il est encore temps de passer à autre chose. Radicalement. En refusant l’injonction « avec nous, ou avec les terroristes ». 
Se battre pour un autre monde, qui est non seulement possible, mais plus que jamais nécessaire. Garder le cap et ne rien concéder sous la pression de l’émotion ou de la sidération. Tu pourras me taxer d’angélisme si tu veux. Mais mon angélisme n’a jamais tué personne, contrairement à ton « pragmatisme ».

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