Le monde magique d’€urodisney

Siné Mensuel N°47 – novembre 2015 – Étienne Liebig –
Ici les salariés doivent appliquer une règle d’or : travailler et se taire. Les boss n’apprécient pas les petits malins qui revendiquent des droits. Il y a plus de 400 licenciements par an.
Mickey, la petite souris a du génie… Pas seulement pour mettre au trou les frère Rapetou mais aussi pour importer en France les méthodes américaines énergiques de gestion du personnel, ou peut-être devancer le travail de sape du gouvernement socialiste sur le droit du travail ? A Disneyland, les grands syndicats, ceux qui avaient mené les grèves de 1995, sont subitement devenus inertes. Pour mes deux interlocuteurs qui me servent de guide dans le monde magique de Disney, deux jeunes rebelles croisés sur le site, les délégués syndicaux se sont laissé endormir par la direction. A titre d’exemple,^pour les vingt ans du parc, alors qu’une cinquantaine de salariés avaient décidé une grève, on a vu le délégué CGT aux côtés de la direction ! A midi, sous l’œil goguenard des managers, la manif a tourné court, un repas était offert par Oncle Picsou à tous les salariés. Bien vu !

1931558_greve-disney-ok

Pour parvenir à ses fins, l’organisation Disneyland a d’abord besoin de salariés qui ne vont pas trop revendiquer. Pour cela, il y a quelques règles très simples à respecte. De grands castings sont organisés en province et en dehors de la France pour recruter des salariés qui en veulent. En ces temps de chômage intense ici et ailleurs, beaucoup de jeunes volontaires, peu au fait du code du travail, sont prêts à bosser pour un Smic sans être trop regardants sur le reste des conditions. Le logement ? Pas de soucis ! Disney met à disposition des chambres de 14 m2 pour deux castmembers (nom local du salarié) au prix de 290 euros par personne ! Eh oui, on dort Mickey, on mange Mickey, on bosse Mickey et les primes sont… des bons d’achat pour Mickey.
La réalité est moins idyllique
La règle n°1 est la rapidité d’exécution pour libérer au plus tôt le visiteur qui passera plus de temps dans les boutiques et les restaurants du parc pour y laisser des euros. Chaque attraction est une entité indépendante qui doit obéir à des normes strictes de rentabilité. Sur les attractions, par exemple, une discrète lumière rouge clignote lorsqu’il y a perte de rentabilité pour des raisons diverses, signifiant au salarié qu’il doit se ressaisir rapidement. Son chef d’équipe, planqué derrière son ordi suit à la seconde les résultats de son stand et déteste les pertes de temps. L’expression la plus répandue sur le site est : « Tu as baissé », qui signifie que le tour de manège a duré plus longtemps que dans l’idéal parce que le castmember a perdu deux ou trois secondes lors du harnachement du visiteur sur le siège du manège par exemple. La tension et la surveillance sont permanentes et l’ambiance devient lourde. Ça grimace pas mal sous les masques de Minnie !

Disney cast member Annika Chase greets guests arriving at the theme park's turnstyles on the morning of Disneyland's 50th Birthday Event, July 17, 2005. Each guest to the park received a free pair of golden mouse ears to commemorate the date. (Photograph by Tammy Lechner/Disneyland Resort©)

Le visiteur ne remarque pas non plus les « Fox ». Ces agents discrets de la direction qui ne se baladent pas avec des oreilles de Mickey et des nœuds dans les cheveux mais espionnent les salariés qui se laisseraient aller à oublier les règles strictes du capitalisme sans pitié d’Onc’Picsou. Le moindre mot de travers, le moindre retard conduit inexorablement à la porte : il y a plus de 400 licencié par an, soit un salarié et demi par jour. 
Oncle Picsou a tout prévu pour que la rentabilité soit maximale… jusque dans les moindres détails. Sur le site où les distances sont très longues, les temps de déplacement à l’heure du repas ne sont pas décomptés. Ainsi, les salariés qui bossent à 15 minutes du self d’entreprise n’ont guère qu’un quart d’heure pour ingurgiter leur repas et leur Coca géant. Mais comment se plaindre face à une multinational qui cherche à importer les méthodes américaines de gestion du personnel ? 

10_-Haunted-Mansion-cast-member-at-entrance-liberty-square-magic-kingdom-walt-disney-world

Armée de ses cabinets d’avocats surpuissants, la direction a merveilleusement bien verrouillé les modes de lutte et de revendications des castmembers et squeezé avec une stratégie machiavélique tous les niveaux de pouvoir. En endormant les syndicats, à l’exception de la toute petite CNT qui se bat courageusement, ou en privatisant le CE d’origine qui n’a pu résister à « Castmemberland » – CE maison qui propose 10 % de remise chaque troisième jeudi du mois dans les magasins locaux – et surtout en faisant miroiter à des jeunes filles et garçons pour qui Disneyland est la planche salut, des espoirs de promotion interne quasiment inexistant dans la réalité. Personne ne bronche et la trouille est générale. Qui, par exemple, va s’insurger contre la disparition depuis le 22 septembre 2015 du CHSCT (Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) dont le rôle est de prévenir les accidents du travail et d’améliorer les conditions d’hygiène sur le site ? Le Code du travail est pourtant précis à ce sujet : en cas de fin de mandat des représentants du CHSCT, ce sont les délégués du personnel qui prennent le relais. Mais peut-être qu’il n’y a pas de droit du travail dans le monde enchanté de Nemo ?
Ne jouons pas non plus les innocents face à cette réalité
La France a outrageusement avantagé l’installation de Disneyland. Terrains vendus au franc symbolique, construction de routes et d’une gare TGV pour plusieurs milliards de francs français et, mieux encore, un statut juridique particulier qui rend le tribunal administratif français incompétent à juger les litiges entre le pays hôte et le parc d’attractions ! Depuis, pas mal d’élus et de personnalités ont pris de la distance à la fois morale et politique vis-a-vis de ce qui devait être un miracle économique pour la France mais qui n’a pas vraiment tenu ses promesses sur les retours sur investissements, et des petits actionnaires, dindons de la farce pour la plupart. Pourtant, certains, comme Virginie Calmels*, élue bordelaise, chef de file des Républicains dans la région Aquitaine, n’ont pas ces états d’âme. Il faut dire qu’en tant que présidente du conseil de surveillance de Disneyland, elle touche la jolie somme de 45 735 euros en jetons de présence pour quatre grand-messes annuelles. Qui dit mieux ?
Disneyland est un État dans l’État, loi d’exception, gestion des ressources humaines opaque et à la limite de la légalité, pression psychologique permanente sur ses salariés. Un maître mot ! Rentabilité. La petite souris aurait-elle pénétré le ministère des Finances pour souffler quelques idées modernes et révolutionnaires à la gauche au pouvoir ? 
* Virginie Calmels, alias madame Picsou
CALMELS_VirginieMadame la présidente du conseil de surveillance est aussi la première adjointe d’Alain Juppé à Bordeaux et tête de liste aux élections régionales. Pour elle, pas question de lâcher le pognon : « J’ai dit que je démissionnerai de mon poste d’administrateur de Free ou de Technicolor mais j’aspire à garder la présidence du conseil de surveillance de Disneyland. Parce que je pense que ma spécificité, c’est être une femme d’entreprise. On reproche aux politiques d’être déconnectés du réel. Il y a zéro conflit d’intérêt. Le paradoxe, c’est qu’on veut renouveler la classe politique, et quand on vient du privé, on  nous accuse… » a-t-elle déclaré sur le plateau de Ruquier dans l’émission On n’est pas couché. Quand Laurent Baffie l’interroge sur les conditions de vie « carcérales » des salariés, elle s’emporte : « Au secours, un univers carcéral ? Franchement, je pense qu’il faut arrêter d’être dans la caricature. » Avant d’ajouter : « Je n’ai pas le sentiment que ce soit un pensum de travailler chez Disneyland quand je vois le nombre de candidats… » L’ancienne présidente d’Endemol (une boîte de production télé spécialisée dans les programmes les plus trash) a un rapport très décomplexé avec l’argent : « On veut des élus honnêtes et compétents. Le problème, c’est qu’avec des rémunérations aussi basses, on est en train de paupériser la classe politique. L’argent n’est pas sale, il doit être en adéquation avec les résultats. » Avec 6 000 € par mois (sans compter les frais !), c’est bien connu, nos élus ne peuvent vivre…

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article, publié dans Loisirs Tourisme, Travail, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.