S’opposer sans se massacrer

Le Canard Enchaîné – 18/11/20158 – Jean-Luc Porquet –
C’est un texte qui va son bonhomme de chemin.  Un manifeste cosigné et soutenu par une centaine d’intellectuels renommés. Le « Manifeste convivialiste ». Pas très joli comme mot, mais faisons avec. Ce qu’ils appellent convivialisme » ? « Un art de vire ensemble (con-vivere) qui valorise la relation et la coopération, et permette de s’opposer sans se massacrer, en prenant soin des autres et de la Nature. » S’opposer sans se massacrer, voilà qui est d’actualité…
sans-titre1Alain Caillé, l’initiateur de ce manifeste, vient de publier un livre (1) dans lequel il essaie de préciser sa pensée. Il commence par faire ce constat : tout porte à croire que, pour des raisons structurelles, « la croissance forte du PIB ne reviendra pas dans les pays riches (…), et il est donc vain d’en attendre, comme le font encore tous les gouvernements occidentaux, les remèdes à tous nos maux« . Que faire, alors ?
Sans croissance, note-il, le néolibéralisme part en vrille et s’attaque à toutes les sphères de l’existence, cherche à tout mercantiliser, l’amitié, l’amour, l’accès au savoir et à la santé, la protection contre le chômage et les maux de la vieillesse, etc. : sais par l’hubris (la démesure), le marché devient lui-même sa propre fin. Or, poursuit-il, les trois autres idéologies connues, socialisme, communisme, anarchisme, ne sont plus « à la hauteur de l’époque » .
sans-titreEt de constater que dans le monde entier, d’innombrables initiatives vont dans le sens d’une alternative à l’organisation actuelle du monde : l’économie sociale et solidaire (qui en France représente déjà 10 %  du revenu de l’emploi), l’économie du partage (un même bien peut servir à plusieurs personnes), etc. « Imagine-t-on la force que représenteraient tous ces courants si, d’une manière ou d’une autre, ils parvenaient à s’opposer ensemble au libéralisme financier ?  » C’est donc d’une philosophie politique « suffisamment générale, partageable et partagée » que nous avons besoin pour « conjurer les risques de catastrophe -économique, sociale, écologique, morale, etc – qui se font toujours plus menaçants« . Ce qu’ambitionne de faire le convivialisme en énonçant une poignée de principes tels ce « principe d’opposition maîtrisée » : « Parce que chacun a vocation à manifester son individualité singulière, et il est naturel que les humains puissent s’opposer Mais il leur est légitime de la faire aussi longtemps que cela ne met pas en danger le cadre de commune socialité qui rend cette rivalité féconde et non destructrice. La bonne politique est donc celle qui permet aux être humains de de se différencier en acceptant et en maîtrisant le conflit. » Vague, certes. Mais après tout, la Déclaration des droits de l’homme l’était un peu aussi…
Cette tentative de définir une nouvelle philosophie politique qui nous sorte des habituelles ornières sera-t-elle féconde ? Le simple fait qu’elle existe montre que certains ne se contentent pas des démagogies du jour. Plutôt que les vieux réflexes, la réflexion…
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(1) Le convivialisme en dix questions, Le Bord de l’eau – 154p. 10 €
Alain Caillé est un sociologue français né en 1944 à Paris. Il a produit des études anthropologiques et sociologiques sur l’économie vue sous l’angle du don.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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