Lutte anti-terroriste : n’ayons pas peur … des impôts !

Alternatives Économiques – 21/11/2015 – Alain Godard –
Nous avons tous été choqués et révulsés par ces évènements tragiques du 13 Novembre à Paris.
Les mesures exceptionnelles  arrêtées par le gouvernement pour faire face à cette situation également exceptionnelle sont soutenues par une très large majorité de la population. Et je regrette sur ce plan que quelques députés du PS et de EELV – parmi lesquels deux amies proches- aient voté contre l’extension de la durée de l’état d’urgence : autant ce type de mesures peut être contestable si celles-ci s’inscrivaient dans une  durée illimitée, autant elles sont justifiées pour une durée limitée à quelques mois: c’est la seule façon à court terme de pouvoir faire face le mieux possible à la détermination et à la folie de groupes qui savent que nos démocraties sont facilement attaquables car trop souvent incapables de prendre rapidement des mesures d’exception.
Mais au-delà de ces mesures exceptionnelles, il parait clair à entendre les analystes et experts de la criminalité et du terrorisme qu’il faudra aborder le problème sur le plan structurel et donc engager des moyens financiers nouveaux pour traiter à la fois les causes identifiées, et aussi l’amélioration de nos moyens de renseignements et de défense ,ou pour assurer tout simplement de respect de la loi.
p5-dessinEn effet, la poursuite depuis plusieurs années de réduction aveugle des dépenses (le dogme « un fonctionnaire sur deux » représentant l’exemple le plus flagrant) a entrainé une détérioration des réseaux de soutien social  en même temps qu’un renoncement à la présence pourtant nécessaire des forces de l’ordre dans certaines zones. Cette situation est le résultat direct des politiques ultra-libérales menées depuis des décennies.
En matière de renseignement, l’infiltration  des réseaux terroristes  par du personnel formé et professionnel semble avoir été laissé à l’abandon au profit de méthodes basées sur le numérique dont on s’aperçoit qu’elles ont leurs limites.
Sur le plan social, le non financement des structures sensées apporter le soutien minimal à ces zones marginalisées, l’abandon de la police de proximité moquée à l’époque  par Sarkozy, la faillite de l’éducation et l’absence de sens pour tous ces jeunes désemparés par des taux de chômage proches de 50% sont des causes, parmi bien d’autres, de la situation que nous vivons actuellement.
Il va donc falloir recruter de nouveaux fonctionnaires et financer de nouveaux intervenants pour d’une part mener à bien la « déradicalisation » des quartiers, peut-être remettre en place une forme adaptée de service national, et d’autre part assurer de nouvelles tâches de renseignement et de police. Sans doute cela nécessitera-t-il beaucoup plus que les 600 millions d’euros annoncés pour financer en 2016 les recrutements indiqués par le Président.
Sans oublier les actions militaires internationales que nos armées sont de moins en moins capables de mener efficacement et avec un niveau de sécurité acceptable.
La grande majorité des Français est capable  de comprendre cela, et je trouve très dommage que l’on n’ait pas eu le courage de leur dire que «  oui, il faudra des dépenses supplémentaires » et que « oui, pour assurer le financement de ces dépenses régaliennes de l’État, il faudra créer des impôts supplémentaires afin d’assurer l’équilibre des comptes de la Nation. »
C’était l’occasion de réhabiliter le rôle de l’impôt , tellement vilipendé par le rouleau compresseur de l’ultra-libéralisme depuis des décennies, et lâché de manière irresponsable par nos dirigeants de gauche depuis 2012, en particulier sous la houlette du ministre des finances d’alors Pierre Moscovici qui avait lancé le très démagogique dogme du « ras-le-bol fiscal ».
Les commentateurs économiques ont beau jeu de mettre en avant nos taux élevés d’imposition par rapport à la moyenne européenne : c’est oublier que l’Europe entière est engagée depuis 15 ans dans un dumping fiscal effréné dont l’impact sur le budget de la France est de 100 milliards d’euros par an par rapport au début des années 2000.(Soit un montant plus élevé que notre déficit budgétaire).
Tous les pays du monde vivaient il y a 40 ans avec des taux d’imposition sur les sociétés de 35 à 40% et cela ne posait aucun problème. Sous la pression du dumping fiscal et de ses lobbies, la norme à atteindre est devenue 20% et on est entré dans une logique mortifère du « toujours moins ».

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Il y a une éducation de la population à mener concernant l’importance de l’impôt pour nos démocraties, une pédagogie  qui sorte de la démagogie ambiante : je reviens du Portugal et suis profondément choqué par les mesures d’exonération totale d’imposition pour les riches retraités étrangers, dont un grand pourcentage de Français cyniques au point de se sentir fiers « d’avoir bien eu le gouvernement ».
C’est pourquoi,au lieu de la formule présidentielle « le pacte de sécurité l’emporte sur le pacte de stabilité » qui laisse penser que la question du déficit est devenue mineure, j’aurais préféré une explication pédagogique sur la nécessité d’avoir à financer ces dépenses nouvelles en appelant à l’engagement et à la contribution de tous, c’est-à-dire à l’impôt.
Tant que les considérations électoralistes prendront le pas sur un langage de vérité que les Français responsables peuvent pourtant comprendre, on ne résoudra qu’imparfaitement les problèmes qui se posent à nous.
Dommage, car sur tous les autres points, la réaction de François Hollande face à cette situation dramatique a été de mon point de vue remarquable.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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