Les attentats font trembler l’orthodoxie budgétaire

Charlie Hebdo – 25/11/2015 – Jacques Littauer –
Ce que ni des millions de chômeurs et de pauvres ni les terribles menaces environnementales n’ont réussi à obtenir, les terroristes sont parvenus à le provoquer : la mise au placard, pour un temps du moins, de l’hystérie à propos de la dette et du déficit.
sans-titreSuite aux attentats, Hollande a décidé de sortir le carnet de chèques : 8 500 emplois en plus dans la police, la justice et les douanes, et la préservation de 9 000 postes de militaires. On a appris avec soulagement que Bruxelles avait décidé de « se montrer compréhensif » à l’égard des nouvelles dépenses créées par le gouvernement français, qui vont creuser le déficit actuel (73 milliards cette année, soit 3,8 % du PIB) de quelques centaines de millions d’euros supplémentaires, 1 milliard tout au plus. Pierre Moscovici, le commissaire européen en charge des Affaires économiques,  a en effet affirmé que le pacte de stabilité (qui interdit au déficit de dépasser 3 % du PIB) n’était « ni rigide ni stupide« . « 
« Ni rigide », ça on le savait depuis 2003, année à laquelle la France et l’Allemagne, après avoir créé le pacte pour surveiller les » mauvais élèves » (entendez la Grèce, l’Italie ou le Portugal), l’avaient fait voler en éclats en refusant d’être sanctionnées alors que leurs finances dérapaient. Résultat : depuis, le pacte n’a plus aucune valeur, et les États ont dû signer en 2012 un nouveau « traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance en Europe » qui a réaffirmé solennellement les objectifs de lutte contre le déficit, mais qui n’a en réalité pas plus de poids. Les États restant libres de leur politique budgétaire.
dessin-dette-ecrasanteEn revanche, « ni stupide » », on aura plus de mal à en être convaincus. N’est-ce pas au contraire de la dernière stupidité que de s’exciter sur les déficits publics quand on est, comme la France, un pays qui emprunte sur les marchés en versant des taux d’intérêt quasi nuls ? Ne faudrait-il pas utiliser tout ce bon argent qui se précipite chez nous, pour revivifier nos territoires oubliés, former nos jeunes, développer nos infrastructures, réhabiliter nos hôpitaux et nos universités, et enfin engager l’économie dans la transition énergétique ?
Non, il ne faut pas, parce que la dette, c’est la honte, parce que l’État « doit se comporter comme un ménage et payer ses dettes« , parce que chaque nouveau petit français naît avec 30 000 euros de dette sur ses frêles épaules… Balivernes que l’on peut balayer en rappelant que l’État a une durée de vie infinie et que de bons investissements sont des garanties de richesses futures, tandis que la lutte contre les déficits enfonce l’économie dans la panade et crée des misères sociales, comme le chômage de longue durée (2,5 millions de personnes au chômage depuis plus d’un an). Mais ces balivernes sont gravées dans les têtes mal faites de nos gouvernants. 
Ne pas se réjouir trop vite
Sauf quand ça va vraiment mal. Dans ces cas-là, on se rappelle que les services publics constituent l’ossature de la nation, qu’il a des choses plus graves que les soldes publics, et qu’il s’agit de mettre la puissance publique au service du bien-être des citoyens – et non pas de sacrifier la société. Et c’est ainsi que Marisol Touraine découvre qu’il est possible de faire bénéficier les victimes des attentats de la « gratuité des soins ». Mais pourquoi pas pour tout le monde ? 
Cela dit, on ne saurait trop se réjouir, car du côté de Bruxelles, la lutte contre les déficits mobilise toujours plus les énergies que la guerre contre la pauvreté, la défense des services publics ou l’écologie. Ainsi, les gardiens du temple européen restent attachés à ce que le déficit français reste sous la barre des 3 % du PIB en 2017 (le gouvernement prévoyait 2,7 % avant les attentats). Ce qui devrait être le cas, les dépenses supplémentaires étant limitées. Mais ce qui montre que, même lorsque nos sociétés sont au bord du chaos, il se trouve des « gens très sérieux« , comme les qualifie l’économiste américain Paul Krugman, pour garder les yeux rivés sur la ligne des déficits. Sous la pression de l’horreur, la bêtise économique recule, mais elle le fait très, très lentement.

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Le 16 décembre 2009, à la conférence de Copenhague sur le climat, le Président Hugo Chavez a prononcé cette phrase devenue célèbre : « Si le climat était une banque, on l’aurait déjà sauvé ».

A propos werdna01

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