Campagne de bombardements – Vaincre le djihadisme, sans se mentir

LE MONDE | 03.12.2015
Editorial du « Monde ». Il ne manque plus que les Chinois. Des cinq pays membres du Conseil de sécurité de l’ONU disposant du droit de veto, seule la Chine ne participe pas – pas encore ? – aux bombardements contre l’organisation Etat islamique (EI) en Syrie.
Les Britanniques ont décidé, mercredi 2 décembre, de se joindre aux Américains, aux Français et aux Russes pour mener, à leur tour, des frappes aériennes contre les bases syriennes de l’EI. Cette quasi-unanimité est assez rare. Elle ne doit pas laisser croire à une « victoire militaire » rapide, loin de là.
Au nom de la solidarité avec la France, le premier ministre conservateur, David Cameron, a obtenu le feu vert de la Chambre des communes : 397 voix pour, 223 contre. L’opposition travailliste a affiché ses divisions : sur 231 députés Labour, 66 ont voté pour la décision de M. Cameron et, donc, contre le chef du parti, le très pacifiste Jeremy Corbyn. A peine le vote acquis, quatre chasseurs Tornado GR4, basés à Chypre, décollaient pour mener une première mission contre Rakka, fief de l’EI en Syrie.

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Mais les dix heures de débats aux Communes, tout comme les sondages dans l’opinion britannique montrent que cette campagne de bombardements soulève nombre de questions. Si peu d’experts mettent en doute l’utilité ponctuelle des frappes aériennes, aucun n’affirme qu’elles viendront à bout de l’Etat islamique. En ce sens, il est abusif et trompeur de proclamer, comme on l’a dit à Paris au lendemain du 13 novembre, que nous allons « en finir » avec l’EI ou encore l’« éradiquer », le « défaire », l’anéantir. Ce n’est pas à notre portée.
Il ne suffit pas de vaincre, il faut ensuite administrer
En Irak comme en Syrie, les frappes aériennes ont contenu l’avancée de l’EI. Elles ont permis à des forces au sol, notamment kurdes, de reprendre du terrain sur les djihadistes. Sans une série de bombardements américains très ciblés, jamais les Kurdes n’auraient reconquis la région du Sinjar, en Irak, comme ils l’ont fait à la mi-novembre. Non seulement les djihadistes ne progressent plus guère, mais les frappes rendent de plus en plus difficiles l’exploitation et le commerce du pétrole dans les zones qu’ils contrôlent.
Défaire le djihadisme, incarnation pathologique d’une révolte arabe sunnite, sera d’abord l’affaire des Arabes
Les bombardements aériens aident à démanteler la structure para-étatique de l’EI. Ils n’entament pas son aura d’invincibilité, source de ses recrutements renouvelés. Pour cela, il faudrait que l’EI soit chassé d’une de ses deux « capitales » – Rakka en Syrie, Mossoul en Irak. Cette étape suppose des troupes au sol et qui puissent être acceptées par les populations de ces deux villes, majoritairement sunnites : il ne suffit pas de vaincre, il faut ensuite administrer. Seule une force largement composée d’Arabes sunnites répond aux critères requis.
On voit par là qu’une « victoire » contre l’EI suppose que s’apaisent les conflits dont il se nourrit : les guerres civiles, religieuses, régionales qui ont mis à bas deux Etats, la Syrie et l’Irak, avec la participation active de nombre de leurs voisins. Défaire le djihadisme, incarnation pathologique d’une révolte arabe sunnite, sera d’abord l’affaire des Arabes. Les Américains ont proclamé la mort d’Al-Qaida, plusieurs fois déjà. Elle est toujours là, et l’une de ses métastases, l’EI, est plus virulente encore. La coalition des puissances qui s’installe dans l’espace aérien moyen-oriental ne doit pas nous conduire à se bercer d’illusions sur une victoire rapide contre le djihadisme. Cela prendra des années.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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