L’ENA est-elle une école dangereuse ?

Télérama – 23/10/2015 – Gilles Heuré

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Zéro réflexion critique, déconnexion de la réalité, frilosité… L’élite des fonctionnaires français ferait indirectement le jeu du FN. Un réquisitoire féroce que formule Adeline Baldacchino, une ex-élève auteure de l’essai “La Ferme des énarques”.
Existe-t-il un lien entre la montée du Front national, les défaillances de l’Etat et la formation des hauts fonctionnaires assurée par l’ENA ? C’est la conviction d’Adeline Baldacchino. Dans son essai La Ferme des énarques, cette ancienne élève de la promotion Willy Brandt (2009), aujourd’hui magistrate à la Cour des comptes, souligne l’inadéquation de l’Ecole nationale d’administration aux nouveaux enjeux du monde contemporain. Et pointe la responsabilité des élites dans la défiance croissante à l’égard des institutions politiques et administratives.
C’est la responsabilité du système politique, et plus particulièrement de sa couche administrative intermédiaire, l’Ecole nationale d’administration, dans la montée du vote FN qui a déclenché l’écriture de ce livre, dites-vous…
Oui, car il faut prendre la montée du Front national au sérieux. Faire des promesses que l’on sait intenables est le meilleur moyen de décrédibiliser l’action publique et d’encourager le vote extrême. Proclamer par exemple que l’on va inverser la courbe du chômage à un horizon proche quand tous les indices montrent qu’on n’y parviendra pas est une faute grave. Multiplier ces déclarations incantatoires pour des raisons de communication politique est dangereux. Et dire que l’on ne peut pas agir parce qu’on est prisonniers des normes européennes ou de la mondialisation, c’est oublier que ces normes ont été votées et portées devant des Parlements. Par une forme d’autocensure largement intégrée pendant la formation reçue à l’ENA, on préfère être conciliant et flou — sur la croissance durable, la défense de l’environnement, le droit du travail et la flexibilité. Le Front national ne peut que croître en exploitant la critique des élites…. (lire la suite)
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ISBN : 978-2-84186-800-1 • 3 septembre 2015 • 240 pages – Prix éditeur : 17 €
Comment réformer l’ENA ? En la fermant ? ((R)évolution -journal bimestriel optimiste et bien veillant de lutte contre l’idiocratie mondialisée – Déc. 2015/Jan. 2016 – Pablo Rugeles)
Curieusement, ce sont les énarques eux-mêmes qui descendent le plus en flèche l’école, comme Adeline Baldacchino : « L’ENA exclut complètement le volet théorique et universitaire, elle se conçoit comme une école dépendante de la fonction publique, complètement coupée du monde universitaire et intellectuel au sens large« .
En 2001, des étudiants désespérés ont même signé une pétition contre « le désert intellectuel » d’une scolarité aussi « médiocre que conformiste » Un désert qui « provient peut-être de l’absence de corps professoral permanent« , souligne La Tribune. Car ce qui fait la force de l’enseignement supérieur, c’est « une masse critique d’enseignants-chercheurs, de doctorants et d’étudiants dont l’aboutissement est une création de connaissance, de débats scientifiques, d’innovation pédagogique et d’initiatives intellectuelles ».
Pour un coût par étudiant estimé à entre 100 000 et 160 000 euros (en grande partie financé par l’État), les futurs énarques se préparent donc médiocrement à devenir l’élite. On note que « les étudiants ayant un père exerçant une profession supérieure représentent 70 % des promotions de l’ENA », ce qui illustre parfaitement ‘échec de la démocratisation de ce cursus. D’où la question inévitable : ne faut-il pas tout simplement supprimer l’ENA ?

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