Mise en garde – Européens, méfiez-vous de Vladimir Poutine

LE MONDE | 09.12.2015 par Vladislav Inozemtsev
En faisant la guerre en Syrie aux côtés du pouvoir en place, la russie veut faire oublier la question ukrainienne et se réconcilier avec l’Occident. Elle est en train de réussir son double pari …
Vladislav Inozemtsev est directeur du Centre pour les études postindustrielles, à Moscou, et chercheur invité au Centre d’études stratégiques et internationales, à Washington D.C. Il est aussi professeur d’économie à l’Ecole des hautes études en économie de Moscou.
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Quelques jours auront suffi pour modifier l’attitude de l’Occident à l’égard du président russe, Vladimir Poutine. Celui qui, durant toute l’année 2014, était considéré comme un paria pour avoir violé le droit international, annexé la Crimée et parrainé la guerre dans l’est de l’Ukraine, est soudain devenu un «  allié précieux  » dans une nouvelle phase de la guerre contre le terrorisme mondial. Le président français et le premier ministre britannique sollicitent son aide pour mettre sur pied une probable opération terrestre en Syrie en réponse aux attaques perpétrées à Paris.
Ces développements ne me semblent guère prometteurs. Tout d’abord parce que le monde a déjà expérimenté une sorte de coopération avec les Russes sur la base de l’antiterrorisme. C’était au lendemain du 11-Septembre, quand M. Poutine a appelé le président Bush et que les deux hommes ont convenu qu’ils devaient unir leurs efforts dans la lutte contre Al-Qaida et les talibans. A l’époque, le président russe jouait à fond de la rhétorique antiterroriste pour consolider son pouvoir. Largement soutenu par son opinion, il a entrepris d’écraser l’insurrection tchétchène après avoir imputé les attentats qui détruisirent plusieurs immeubles moscovites en 1999 à des terroristes tchétchènes.
Ensuite, il a utilisé chaque nouvelle attaque terroriste pour transformer la Russie en un Etat de plus en plus autoritaire, élargir les compétences des services secrets et restreindre les libertés civiles dans son pays. Pourtant, dès le déclenchement de la guerre en Irak, il tourna le dos à son alliance avec les Etats-Unis et, lors de la révolution orange ukrainienne de 2004, abandonna toute tentative de rapprochement avec l’Europe. C’est pourquoi il me semble que le «  combat contre le terrorisme mondial  » n’est, pour M. Poutine, rien d’autre qu’un instrument de consolidation de sa propre position sur le plan intérieur.
Alléger les sanctions
En deuxième lieu, il ne faut pas oublier que l’initiative syrienne de M. Poutine est intervenue à un moment où auraient dû être mises en œuvre certaines des mesures prévues par l’accord de Minsk. Celui-ci prévoyait, en effet, que les forces ukrainiennes devaient reprendre le contrôle de la frontière avec la Russie avant la fin de l’année. Or rien n’indique que ce sera le cas. Le soutien russe aux séparatistes ne faiblit pas, et de nombreux observateurs affirment que le conflit est une nouvelle fois sur le point de se rallumer.
En envoyant ses troupes en Syrie pour attaquer les forces anti-Assad, M. Poutine souhaitait simplement faire oublier la question ukrainienne à l’opinion russe – ce qu’il a réussi à faire – et se réconcilier avec l’Occident avec le double objectif de reléguer le problème ukrainien au second plan et de tenter d’alléger les sanctions qui font du tort à l’économie russe.
Comme on peut le constater, il semble avoir réussi sur les deux plans : les dirigeants occidentaux l’ont accueilli comme un partenaire à part entière au sommet du G20 d’Antalya (Turquie). Doit-on, pour autant, s’attendre à une coopération durable avec lui en Syrie ? Les Russes accepteront-ils de former une coalition avec les Européens et les Américains ? Sans parler de l’idée de combattre sous un commandement unifié ? J’en doute profondément.
Accroître sa popularité
Un autre problème est que M. Poutine soutient depuis longtemps M. Assad, ce qui a prolongé et rendu plus brutale encore la guerre civile syrienne. On peut même considérer qu’il est en partie responsable de l’afflux des réfugiés en Europe. Et je ne veux même pas évoquer que le fait que plus de six mille citoyens russes combattent dans les rangs de l’organisation Etat islamique pourrait indiquer que M. Poutine ne cherche pas tant à éliminer le terrorisme qu’à expulser les terroristes de ses frontières, sans se préoccuper de l’endroit où ils combattront ensuite.
De plus, tout en insistant sur la nécessité de combattre les terroristes non pas sur son territoire mais dans leur bastion syrien, M. Poutine rend les combattants de l’organisation Etat islamique plus agressifs et les incite à des représailles – comme ce fut le cas avec l’attentat contre un avion russe en Egypte. Le président russe semble prêt à sacrifier la vie de ses compatriotes afin d’avoir un prétexte pour durcir son intervention en Syrie et, ce faisant, s’attirer de la part des dirigeants occidentaux un respect qu’il ne mérite certainement pas.
Contrairement à ce qu’affirment M. Poutine et de nombreux autres dirigeants mondiaux, les récents attentats de Charm El-Cheikh et de Paris n’étaient pas des actes de guerre. Ils ont été le résultat direct des graves manquements à la sécurité causés par la corruption généralisée qui règne en Egypte et par les énormes négligences des forces de sécurité françaises qui ont ignoré de nombreuses mises en garde de leurs homologues allemands, espagnols et grecs sur un risque imminent d’attentats.
La situation d’urgence qui prévaut aujourd’hui en Europe n’est en rien une guerre dans laquelle les Européens auraient besoin d’alliés du genre de M. Poutine, car celui-ci cherche moins à lutter contre le terrorisme qu’à accroître sa popularité en Russie même et à détourner l’attention du monde de sa politique ukrainienne. Comme l’ont clairement montré les opérations en Afghanistan et en Irak, la guerre contre le terrorisme au sens où entend la mener M. Poutine ne peut être gagnée. Elle risque seulement de plonger les régions concernées dans une anarchie encore plus grande que celle qu’elles connaissaient avant le déclenchement de la guerre.
Je pense que les Européens feraient mieux de concentrer leurs efforts sur leur sécurité intérieure. Et pour atteindre cet objectif, M. Poutine, le conquérant de la Tchétchénie et de la Crimée, n’est pas d’une grande utilité.
Traduit de l’anglais par Gilles Berton
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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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