Attentats du 13 novembre : le mémorial du Bataclan aux Archives de Paris

Le Monde.fr | 14.12.2015 | Par Lucie Soullier
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Devant le Bataclan, jeudi 10 décembre, les équipes de la propreté et des archives de Paris trient et collectent les hommages déposés par les anonymes.NICOLAS KRIEF POUR « LE MONDE »
Une citation de Voltaire ruisselle sur un exemplaire du Petit Prince. Sur les étagères des Archives de Paris, un peu de la mémoire des attentats est en train de sécher. Une dizaine de cartons attendent encore d’être ouverts, réunis sous la même étiquette : « Sq. Bataclan. 10/12/2015. Bd R. Lenoir. » A l’intérieur, des centaines et des centaines de messages en hommage aux victimes, collectés jeudi 10 décembre devant le Bataclan.

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Ce matin-là, les agents de la propreté de Paris sont venus nettoyer le boulevard qui fait face à la salle de spectacle, jonché de fleurs fanées. Parmi eux, la même chasuble jaune fluo sur le dos, Audrey Ceselli ramasse une affiche « Je suis Paris ». Elle est archiviste. Elle ne jette ni ne choisit : elle « sauve » tout ce qui est mis en danger par les intempéries. Le singe en peluche restera un peu ; les lettres et dessins, eux, seront confiés à son confrère, « là-bas dans la camionnette ». Vincent Tuchais y ausculte et classe chaque pièce, « du plus au moins humide ». Emilie Legrand, la restauratrice de l’équipe, soupire devant les cartons, comme autant de patients à remettre sur pied. Car, en réalité, « tout est très mouillé ».

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Elle préfère ne rien lire, pour ne pas se laisser submerger. Vincent, lui, ne peut pas s’en empêcher – « Surtout les mots d’enfants. » Plus habitué à collecter des documents administratifs du siècle dernier, il a l’impression, ici, « de créer une matière qui racontera l’histoire dans cent ans ». Car l’objectif est bien là : conserver un échantillon de l’histoire de Paris, à laquelle appartient déjà cette soirée de novembre 2015, qui a coûté la vie à 130 personnes.
LLe boulevard Voltaire, avant/après le passage des agents de la propreté et des archives de Paris #Bataclan https://t.co/QdFG7DlVpN
— LucieSoullier (@Lucie Soullier)

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En tout cas, « il ne s’agit pas de supprimer les lieux d’hommage », prévient Guillaume Nahon, le directeur des Archives de Paris. « Préserver », « entretenir », « conserver ». Il sait qu’il est difficile pour certains de voir emporter les messages. Alors il explique encore et encore son opération de sauvetage aux riverains et aux caméras de télévision. En réalité, lui a commencé le travail de conservation juste après les attentats. En toute discrétion, il a pris les premières photos des mémoriaux. Lorsqu’il n’était pas encore question d’y toucher.
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Suivez le camion
Parisienne très attachée au quartier, Séverine Coupé avait besoin de passer devant le Bataclan « avant qu’ils n’enlèvent tout ». Elle comprend le nécessaire coup de balai, mais les hommages, elle aimerait bien savoir « ce qu’ils en font ». Suivez le camion.
Porte des Lilas, une course s’engage dès le premier carton déchargé. Contre la montre, contre l’humidité, contre les moisissures. Mathilde Pintault a déjà travaillé sur des archivages compliqués, comme celui de la prison de la Santé. Un chantier qui a duré deux ans. Cette fois, c’est, selon elle, théoriquement plus simple. Mais émotionnellement plus chargé. Même si elle a enclenché ses « automatismes » professionnels pour se protéger, la quantité l’impressionne.
L’un propose d’annexer une salle de réunion. L’autre de congeler une partie des documents, une méthode utilisée lors des grosses inondations
Il faut dire que les messages remplissent déjà la salle de tri, transformée en salle de séchage. « Il vous reste encore combien de cartons à vider ? », lance Gérard Chaslin, le magasinier. La restauratrice, Emilie Legrand, se surprend à rire. C’est nerveux. La première boîte est à peine entamée, et il n’y a déjà plus de place sur le buvard déposé sur les tables. Quant aux étagères, elles se remplissent aussi vite qu’Eric Tandou, le second magasinier, y ajoute des planches.
L’un propose d’annexer une salle de réunion. L’autre de congeler une partie des documents, une méthode utilisée lors des grosses inondations. Mais les archives de la capitale ne sont pas équipées pour une telle opération. Tant pis, « la place, on la trouvera », assure M. Nahon.

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Pour ses équipes, le travail ne fait que commencer. Le séchage fera ensuite place au dépoussiérage, au classement, à la numérisation. Et s’il faut aller vite, la précipitation peut coûter cher. Car le moindre choc thermique peut faire apparaître des champignons.
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Je suis
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Les dessins sont stockés par la Ville de Paris, après avoir nettoyé la devanture du Bataclan. NICOLAS KRIEF POUR « LE MONDE »
Une fois les messages tirés d’affaire, ils constitueront un corpus inédit en France. Car, après les attentats de janvier, rien n’avait été archivé. Pour combler le manque, la bibliothèque d’Harvard a commencé une collecte cet été. A posteriori, et depuis les Etats-Unis.
La Mairie de Paris, elle, avoue s’être laissée surprendre. Quelques clichés avaient bien été pris, mais rien de très organisé. « On a regretté », admet Bruno Julliard, premier adjoint. « La première fois, on ne savait pas faire. » Cette deuxième vague d’attentats leur a malheureusement permis de se rattraper. Et de conserver la mémoire des hommages déposés sur une trentaine de lieux : ceux frappés en novembre, mais également la place de la République et les murs de Paris, où les artistes laissent eux aussi leurs traces. Une collection à l’intérêt social et scientifique.
Des sociologues ont déjà commencé à s’intéresser au fond qui commence à se constituer. C’est le cas de Gérôme Truc, chercheur associé au Centre d’étude des mouvements sociaux de l’EHESS. A Paris, il a retrouvé ce qu’il avait déjà remarqué après les attentats de New York, de Madrid et de Londres : l’amour et la vie invoqués plus souvent que les « Liberté, Egalité, Fraternité » et beaucoup, beaucoup de messages à la première personne du singulier.
Combien de temps faudra-t-il pour tout inventorier ? Impossible à prévoir. Personne ne se doutait que tant de messages se cachaient sous les fleurs fanées. Et nul ne sait combien seront encore déposés sur ces mémoriaux éphémères. A Madrid, après les attentats de 2004, le travail d’archivage a duré six ans.
Lucie Soullier Journaliste au Monde

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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