L’air du temps – Le bruit et la fureur

Le Monde.fr | 13.12.2015
Halte à la sinistrose ! Foin des bruits de bottes, du son du canon, des vocalises de tribunes, du brouhaha électoral. Oublions la cacophonie du monde, le vacarme des temps, de Rakka en PACA. Restons un instant, un instant seulement, muets sur le tapage de l’actualité.
Tandis que s’annoncent les clameurs des temps de fête, les rires à se décrocher la mâchoire, la pétarade des bouchons qui sautent, les chants de Noël à l’harmonium et les flonflons du jour de l’An, proclamons à notre tour une trêve. En cet ermitage qui nous est concédé de manière quinzomadaire, faisons vœu de silence, rien qu’une fois, sur ce qui ronfle et tonne partout ailleurs. Fatigué de tout ce tintouin, plein la tête, plein les oreilles ! Parlons d’autre chose, de choses oubliées, qui se vivent sans tambour ni trompette. Choisissons un sujet trop souvent tu. Tiens, par exemple, la pollution sonore.
Car du bruit, il en fait, il s’en fait, dans nos villes survoltées. Beaucoup et souvent pour rien. Nos confrères du « Parisien » s’attardaient bien à propos sur le sujet, la semaine dernière, et décrivaient les résultats d’une étude internationale, conduite par le cabinet Gfk Eurisko. Près de neuf mille habitants de quarante-sept villes et onze pays étaient sondés sur leur exposition au bruit et sur la manière dont il le ressentait au quotidien. Une enquête de perception, donc, à plus d’un titre. Elle était commandée par Amplifon, une grande marque de prothèses qui s’y entend sur le sujet.
Partout, ça crisse, ça claque, ça freine, ça klaxonne, ça téléphone, ça hurle, ça s’égosille
Que clamait ce passionnant audit ? Qu’il en pleut, comme à Gravelotte, des décibels (db). Trente, quarante, cinquante, dans les esgourdes, en permanence. Avec des pics, type marteau-pîqueur, à quatre-vingt-dix. Jusqu’à l’intolérable, jusqu’à la souffrance. Un Français interrogé sur trois affirme subir des troubles liés au bruit. « Irritabilité, nervosité et sautes d’humeur, insomnie et troubles du sommeil, ou encore problème de concentration et maux de tête » sont listés.
abruitle-clavier-qui-mousse-01On finit par l’oublier, le bruit, tant il appartient à notre quotidien. Mais dressons juste une oreille attentive. Partout, ça crisse, ça claque, ça freine, ça klaxonne, ça téléphone, ça hurle, ça s’égosille. Partout des Crac, boum, hue ! et puis des Shebam ! pow ! blop ! wizz ! Tantôt potin qui vrille les tympans, tantôt ronron qui s’insinue comme cérumen. C’est ainsi toute la journée, et la nuit si ronflement du conjoint ou fenêtre sur rue. Il nous revient d’ailleurs le propos d’un élu parisien, soupiré il y a une paire d’années : un scooter en échappement libre traversant nuitamment la capitale pouvait réveiller jusqu’à 200 000 personnes. A vous réveiller du mauvais pied et anti-jeune.
Un vrai tarmac d’aéroport
En nos pavillons contraints, les db se déversent à pleins moteurs, à pleines télévisions, à pleins aspirateurs, à pleines sirènes, à pleins gosiers. Dans la rue, au café, au bureau, dans les transports, au restaurant, à la cantine. Parlons-en de la cantine ! Au Monde, c’est un vrai tarmac d’aéroport. A vouloir se coller dans les feuilles le persil de la garniture. A bon entendeur !
L’enquête dit tout ça, haut et fort. Les Français sondés dénoncent, dans l’ordre, la circulation routière (38 %), les conversations intempestives (33 %), les transports publics (28 %), les appareils domestiques (23 %), la musique de fond (22 %) et les foutus voisins (20 %). Les Parisiens, ces chevaliers braillards, s’estiment les plus exposés, devant les Marseillais, les Toulousains et les Lyonnais. A les écouter, ils seraient même les plus à plaindre au monde, derrière les Napolitains, car il ne faut pas exagérer tout de même. Et tant pis si le décompte objectif des sonomètres les place loin derrière New York et d’autres grandes capitales.
Il est un son sournois qui heurte davantage que le pire bousin : le bruit qui court
On constatera quelques divergences d’appréciation entre villes : une discussion à voix haute irrite à Paris, moins à Marseille ou Toulouse. Cette remarque pour dire qu’un son est valeur relative et absolue. Qu’est-ce qui fait qu’il devient note ou couac ? Le bruit est aussi un rempart, une bulle islolante et parfois un remède contre lui-même. Il suffit de regarder tous ceux qui, sur les oreilles un bien-nommé casque, se protègent des agressions sonores de l’extérieur. Il est décidément plein de sens, le bruit.aBruit-qui-court
Et pourtant, il y a plus dérangeant que le vacarme. Il est un son sournois qui heurte davantage que le pire bousin. Le bruit qui court. Il est inaudible, celui-là, se chuchote de bouche-à-oreille, vole discrètement d’un ordinateur à l’autre. On ne le perçoit pas. Il est rumeur, ouï-dire, silence entendu. Il est bruit et il est odeur. Il est bruit et il est fureur. C’est le plus dévastateur, finalement. Il fait bien des ravages en ce moment. Dénonçons-le, à cor et à cri.
Benoit Hofquincontrib2
Benoit Hofquin

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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