Guy Bedos / Michel Sardou – l’anar de gauche et l’anar de droite : Propos recueillis, avant le 2ème tour des élections régionales, par Nicolas Truong

LE MONDE 12.12.2015
« Si Marine Le Pen accédait au pouvoir, ce serait la guerre civile »
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Michel Sardou et Guy Bedos. L’un se déclare « anar de droite », l’autre « anar de gauche ». L’un est le chanteur à succès de La Maladie d’amour (1973) ou de La Java de Broadway (1977), mais aussi l’interprète contesté des Ricains (1967) ou de Je suis pour (1976). L’autre est l’auteur de Je craque… et de Sarko and Co, ainsi que le comédien phare – détesté par la droite, mais applaudi par la gauche – du one-man-show engagé.
Ils avaient tout pour être ennemis, et ils sont devenus amis. Aujourd’hui, c’est aussi le théâtre qui les réunit. Car Michel Sardou joue, jusqu’au 28 février 2016, Représailles, au Théâtre de La Michodière, à Paris, avec Marie-Anne Chazel, tandis que Guy Bedos vient de terminer la saison parisienne de Moins 2, de Samuel Benchetrit, qui partira en tournée. Guy Bedos a publié Je me souviendrai de tout (Fayard, 234 pages, 18 euros) et Michel Sardou se livre dans Sardou – 50 années ensemble (Fayard, 288 pages, 39 euros), de Bertrand Tessier. A la demande du Monde, les deux complices se sont retrouvés pour parler de la situation d’une France dont ils portraiturent les élans, les changements et les tourments.
Comment l’anar de gauche et l’anar de droite que vous êtes se sont-ils rencontrés ?
Guy-Bedos-a-toujours-une-bonne-gauche_article_landscape_pm_v8Guy Bedos : Par une dispute. En 1986, au cours de mon spectacle, sur la piste du Cirque d’hiver, j’ai agressé publiquement Michel Sardou à propos d’une chanson, Je suis pour, qui me semblait être une apologie de la peine de mort. J’avais dit : « Sardou chante juste, mais il pense faux. »
michel_sardou_2014Michel Sardou : Guy Bedos avait pris cette chanson pour un plaidoyer contre l’abolition de la peine de mort. Je n’aurais jamais dû l’appeler ainsi, mais plutôt : « La loi du talion ». Si tu touches à mon fils, je te descends, voilà ce que signifiait la chanson, comme le dit le refrain : « Tu as tué l’enfant d’un amour/Je veux ta mort/Je suis pour. » Mais j’avais 19 ans et j’étais têtu. Cela m’a valu bien des ennuis. D’ailleurs, la preuve, on m’en parle encore aujourd’hui !
  1. B.: Plus tard, Jean-Loup Dabadie, notre ami commun, nous a réunis pour jouer ensemble un sketch à la télévision. Ce fut une immense rigolade, un grand moment de complicité aussi.
  2. S. : Depuis, nous sommes restés amis. Guy m’a fait découvrir Pierre Desproges, que nous avons vu sur scène ensemble. Et sa générosité a été sans faille.
Avez-vous tout de suite été catalogué l’un « chanteur de droite » et l’autre « humoriste de gauche » ?
  1. S. : Ma réputation de chanteur de droite vient de quelques chansons qui ont fait débat. Je suis pour, dont nous avons parlé, Le France (1975), ode au paquebot transatlantique que notre pays laissait tomber, Les Ricains, en mémoire des troupes qui ont débarqué en Normandie pour nous libérer, et surtout Vladimir Ilitch (1983), qui était un hommage aux idéaux de Lénine dévoyés par la bureaucratie soviétique des apparatchiks.
D’ailleurs, j’ai connu plus de déboires avec les gouvernements de droite qu’avec ceux de gauche. C’est le général de Gaulle qui a interdit Les Ricains, lorsqu’il voulait que la France sorte de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord. C’est l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing qui a mal pris Le France, car c’est lui qui a décidé de larguer ce merveilleux navire, en dépit de ses promesses.
  1. B. : Moi, l’anar de gauche, je suis paradoxalement reconnaissant au général de Gaulle d’avoir mis fin à la guerre d’Algérie, déclenché par le socialiste Guy Mollet, partisan de l’Algérie française. En la matière, les gaullistes ont souvent été plus conséquents que les socialistes. Cette guerre, je ne l’ai pas faite. Je me suis fait réformer pour maladie mentale. Et j’ai à peine triché…
Guy Bedos : « Je suis né en Algérie, je me souviens de l’Organisation de l’armée secrète, des tortures infligées aux Algériens par Jean-Marie Le Pen et les siens. Ce parti et cette famille m’inspirent un dégoût profond ».
  1. S. : Le seul homme politique qui a réellement reconnu mon travail, cela a été François Mitterrand qui m’invitait à déjeuner régulièrement et connaissait très bien mes chansons. Il m’a même conseillé de reprendre sur scène Je ne suis pas mort, je dors (1979), un titre que j’avais délaissé. Ce que j’ai fait, surpris et flatté que le président de la République en exercice soit si au fait de mon répertoire. Et cela a été un immense succès.
  2. B. : J’ai toutefois eu davantage maille à partir avec la droite qu’avec la gauche. Et François Mitterrand, que j’ai souvent taquiné, avait le sens de l’humour. Plus que Giscard d’Estaing, sous le règne duquel j’ai été fortement censuré dans les médias. Mais ce qui nous rassemble, Michel et moi, c’est que nous sommes des anars. Nous n’appartenons à aucun parti.
Cela ne vous empêche pourtant pas de prendre parti…
  1. B. : Bien au contraire. D’ailleurs, je vote plutôt contre que pour. Je suis beaucoup plus sûr de mes dégoûts que de mes goûts. J’ai plutôt voté contre Sarkozy que pour Hollande.
  2. S. : C’est un sentiment que je partage. S’ils sont élus aux prochaines élections, Hollande ou Sarkozy seront des présidents par défaut. Et c’est le risque aujourd’hui qui nous pend au nez, depuis l’élection à 82 % de Jacques Chirac.
Et le Front national (FN), vous votez contre ?
  1. B. : Totalement et de façon viscérale. Je suis né en Algérie, je me souviens de l’Organisation de l’armée secrète, des tortures infligées aux Algériens par Jean-Marie Le Pen et les siens. Ce parti et cette famille m’inspirent un dégoût profond.
  2. S. : Evidemment. Notamment parce que je crois intimement que la France et les Français ne peuvent être gouvernés par les extrêmes. Si Marine Le Pen est présidente de la République, ce sera la guerre civile en France ! Car on ne dirige pas la France avec un discours de haine, d’autant qu’il y a une France dans chaque Français. Mais ce qui me rend encore plus malade, c’est qu’il y a un Français sur deux qui ne vote pas.
  3. B. : Tout à fait d’accord. Cette manière de mettre tous les musulmans dans le même sac est une honte. Qu’y a-t-il de commun entre Bachar Al-Assad et Jamel Debbouze ? Mais le danger de ces élections régionales, c’est qu’elles apparaissent comme le brouillon des élections présidentielles. Stop à l’abstention !
Michel Sardou : « En cinquante ans de carrière et de tournée, j’ai vu une certaine France se déliter ».
Vous comprenez et percevez la désespérance sociale et le désarroi, qui poussent une partie de la population à voter pour le FN ?
  1. S. : O combien ! En cinquante ans de carrière et de tournée, j’ai vu une certaine France se déliter. A Saint-Etienne, par exemple, qui a perdu le cœur de son industrie, j’ai vu une région entière perdre son poumon. Je vois aussi à quel point les gens vivent seuls aujourd’hui. La peste, c’est la solitude ! Celle des femmes notamment, qui élèvent souvent seules leurs enfants, loin des solidarités familiales et sociales que nous avons connues, dans des villes et des quartiers délaissés, parfois livrés à des bandes organisées.
  2. B. : Du fait de notre popularité, les gens nous arrêtent dans la rue, nous parlent de leur détresse. Et elle est immense. Regardez le site de Florange, en Moselle, abandonné par son actionnaire, mais aussi par les gouvernements de droite et de gauche. Comme Michel Sardou l’a fait à Saint-Etienne, je me suis mobilisé à Florange, auprès des syndicalistes et de tous les employés. Dans beaucoup d’usines, on pourrait dire : « La France, elle m’a laissé tomber ! »
  3. S. : La droite et la gauche se ressemblent tellement, elles sont si dépendantes des critères européens que les gens s’abstiennent massivement. Ni Sarkozy ni Hollande n’ont tenu leurs promesses. Donc les gens ne savent plus quoi faire, ils ne votent plus ou alors pour le FN.
  4. B. : Comme le disait Jacques Brel, « j’ai mal aux autres ». Et je vois tous les jours la souffrance sociale gangrener la France. Et il n’est pas besoin de participer à La Manif pour tous pour aimer sa famille, comme j’aime la mienne, et comprendre que ces liens, qui se défont, contribuent aussi à la division nationale.
Les attentats du 13 novembre n’ont-ils pas accentué ce climat ?
  1. S. : C’est une atrocité innommable, l’avènement d’une guerre d’un nouveau genre. Mais le djihadisme n’est-il pas aussi le bouclier de la désespérance pour de certains jeunes paumés et déséquilibrés en mal d’idéaux et d’aventures ? A 18 ans, j’étais parti de chez moi, j’apprenais mon métier, je travaillais dur au Canard qui fume, à Joinville-le-Pont (Val-de-Marne). Aujourd’hui, les familles sont explosées. Les jeunes restent jusqu’à 30 ans chez leurs parents. Courageuses, mais aussi parfois désespérées, beaucoup de femmes seules des quartiers populaires peinent à tenir des gosses de 14 ans qui gagnent plus facilement leur vie en vendant de la drogue qu’en allant à l’école et qui ne se construisent qu’avec Internet. Ils n’ont plus de parents, que des « parrains ».
  2. B. : Il y a en effet une violence généralisée qui se propage dans la société. Mais il serait décidément injuste de confondre tous les Maghrébins, musulmans ou pas, avec les tueurs djhadistes.
La France regorge aussi d’initiatives et d’innovations économiques et sociales, locales ou nationales. Résister à la tentation du FN comme à cette violence, n’est-ce pas aussi faire le pari de cette France-là ?
  1. S. : Bien sûr. Car elle est formidable la France ! Mais il faut qu’on la libère de ses carcans. Il y a des choses dont l’Etat doit s’occuper, d’autres pas. A-t-on, par exemple, besoin de six chaînes de télévision publiques alors que l’argent manque pour les écoles ou la Sécurité sociale ?
  2. B. : En sous-titre de la République, il y a trois mots : liberté, égalité, fraternité. Liberté et fraternité doivent venir au secours de cette égalité qui doit être prise par la main. Je suis favorable à une « révolution de velours », comme l’envisageait l’ancien dissident devenu président de la République tchèque Vaclav Havel. Il faut casser ce système qui confisque le pouvoir et le réserve à une caste, dont le FN fait totalement partie.
  3. S. : Parfaitement d’accord. Havel et l’avènement, en France, d’une révolution qui soit de velours, je suis pour !
Nicolas Truong  Responsable des pages Idées-Débats

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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