Corse – Ajaccio : une inadmissible expédition punitive

LE MONDE 29.12.2015
Editorial. Rien de ce qui s’est passé en Corse à Ajaccio depuis le 24 décembre n’est acceptable. Ni le guet-apens tendu dans la nuit de Noël à des pompiers intervenus pour éteindre un incendie dans le quartier populaire des Jardins de l’Empereur. Ni la manifestation de soutien aux pompiers, qui a tourné le lendemain à l’expédition punitive : salle de prière saccagée, corans endommagés, slogans racistes scandés, tels « Arabi fora » (« Les Arabes dehors ») ou « On est chez nous ».
En prétendant se faire justice elle-même, une petite partie de la population d’Ajaccio a donné de la Corse une déplorable image de zone de non-droit, et surtout de xénophobie. En d’autres temps, on aurait parlé de tentative de « ratonnade ».
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Manifestation aux alentours de la cité des Jardins de l’Empereur dimanche suite à l’agression de sapeurs-pompiers dans le quartier le soir de Noël. YANNICK GRAZIANI / AFP
Commençons par l’étincelle qui a déclenché l’incendie : l’agression des pompiers d’Ajaccio, lesquels n’ont dû leur salut qu’à la fuite vers leur caserne. La réaction à cet incident révèle une émotion et une angoisse. L’émotion, c’est cette solidarité avec les pompiers : en Corse, chaque famille ou presque compte un pompier volontaire ou professionnel, et il s’agit d’une des rares régions françaises où la profession, hautement respectée, n’est jamais agressée. L’angoisse, c’est de connaître le même destin que le continent, avec ses cités ghettoïsées et violentes. Si l’île s’accommode des règlements de comptes mafieux, elle connaît peu la délinquance « ordinaire ». Cette peur doit être entendue.
Mais elle ne peut en aucune manière justifier l’inadmissible expédition des manifestants d’Ajaccio. Les actes racistes, sur une terre qui abrite de nombreux rapatriés d’Algérie et des immigrés maghrébins, ne datent pas d’hier. Ce rejet de l’autre prend désormais le visage de l’islamophobie : cette année, à deux reprises, des têtes de porc ou de sanglier ont été accrochées à la porte de salles de prière musulmanes.
« Malheureuse coïncidence »
Ces incidents interviennent alors que les nationalistes ont remporté les élections territoriales de Corse. Le président du conseil exécutif de Corse, Gilles Simeoni, voit dans cette concomitance « une malheureuse coïncidence ». Il a immédiatement dénoncé « des actes racistes complètement contraires à la Corse que nous voulons », à l’unisson avec le président de l’Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni. « Ce genre de comportement est totalement étranger à ce que nous portons en tant que nationalistes corses », a déclaré ce dernier.
Ces mises au point sont bienvenues. On ne peut effectivement pas faire de lien de causalité politique. C’est la raison pour laquelle le premier ministre, Manuel Valls, s’il a fermement condamné les faits, les gère comme une opération de maintien de l’ordre : par le biais du préfet, qui a interdit les manifestations jusqu’au 4 janvier. Sans déplacement politique.
Pourtant, l’affaire révèle un problème d’identité. En Corse, mais aussi dans tout le reste du pays. On peut gloser sur l’affirmation identitaire excessive en Corse, qui risque de conduire à un rejet de l’autre à force de promouvoir la langue, le peuple, la nation corse. Mais il serait trop commode de se rassurer en voyant dans les incidents d’Ajaccio une nouvelle spécificité insulaire. En réalité, c’est toute la France qui est traversée par des courants populistes et de repli sur soi profonds, comme l’a révélé sur le continent la progression du Front national. La justice expéditive dont rêvaient les manifestants d’Ajaccio ne doit pas être un précédent. L’avertissement vaut pour tout le pays.
Lire aussi : Ajaccio sous le choc après des manifestations xénophobes

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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