États-Unis : à la recherche de l’inflation disparue

Charlie Hebdo – 23/12/2015 – Jacques Littauer –
Janet Yellen, la directrice de la Réserve fédérale américaine, a un tout petit peu augmenté les taux d’intérêt (de 0,25 %), fixés à 0 % depuis la grande crise de 2008. La preuve que l’économie des États-Unis va mieux et, surtout, le signe d’une grande perplexité.
C’est la grande nouvelle de cette fin d’année : la Federal Reserve (Fed), la Banque centrale des États-Unis, a décidé d’accroître ses taux d’intérêt. Jusqu’ici compris entre 0 % et 0,25 %, ils évolueront désormais entre 0,25 % et 0,50 %. Ce qui pose deux questions. D’abord pourquoi la Fed a-t-elle pris cette décision ? Et ensuite : on s’en fout un peu, non ? 

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La Fed, comme toutes les Banques centrales, est cette institution qui a pleins de superpouvoirs. D’abord, elle peut imprimer des billets autant qu’elle le souhaite. Ensuite, elle fixe le taux d’intérêt, c’est-à-dire le taux auquel les banques commerciales (Bank of America, Citigroup,etc.) empruntent de l’argent auprès de la Fed, avant de le prêter à leur tour aux ménages américains. La principale raison d’accroître le taux d’intérêt, en général, c’est de lutter contre l’inflation : s’il est élevé, les crédits (automobile, immobilier, à la consommation…) sont chers, donc peu de personnes empruntent, ce qui plombe la demande et donc empêche la hausse des prix. 
A l’inverse, un bas taux d’intérêt, comme actuellement , soutient le crédit et donc l’activité. Mais l’argent gratuit ou presque a un gros défaut : il encourage la spéculation, puisqu’il devient très facile de s’endetter pour acheter des titres (actions ou obligations). Il faut donc augmenter le taux d’intérêt à un moment ou un autre pour éviter que ne se forment de nouvelles bulles (pour certains observateurs, c’est déjà trop tard). Et ce moment est arrivé avec un retour de la croissance aux États-Unis (elle devrait atteindre 2,4% du PIB en 2016) et un faible taux de chômage (5 % de la population active). Le raisonnement de la Fed et de sa boss Jane Yellen est donc le suivant : comme il faudra augmenter les taux tôt ou tard, faisons-le dès à présent, puisque l’économie fonctionne à plein régime et qu’elle ne sera pas trop pénalisée par une hausse des taux.
Mais ce qui est sûr, c’est que la décision de la Fed fait les affaires des banques. En effet, comme le note Paul Krugman (économiste américain « prix Nobel d’économie » 2008), les profits des banques sont faibles lorsque les taux d’intérêt sont bas, car leurs marges (la différence entre le taux d’intérêt qu’elles demandent à leurs clients et celui auquel elles empruntent auprès de la Banque centrale) sont réduites. Des taux plus hauts, c’est plus de profits bancaires !Surtout, cette histoire met en lumière une grande absente : avec un chômage aussi bas, les salariés américains devraient être en position de force pour obtenir des hausses de salaire, ce qui devrait pousser les prix à la hausse. Et les prix des biesn de consommation devraient suivre la progression de la demande. Or rien de tout cela ne se passe : salaires et prix restent désespérément sages, le prix des matières premières s’effondrant même à mesure que la Chine ralentit. L
1212-RubenDeflationLe problème, c’est que l’art des banquiers centraux repose sur deux piliers : le chômage et l’inflation. Or la Fed a pu acheter pour 3 600 milliards de titres depuis 2008, et donc injecter autant de liquidités dans l’économie sans que les prix ne frétillent, à la plus grande sidération de tous les économistes. Cela s’explique pourtant assez simplement : l’économie mondiale produit des montagnes de richesses, mais celles et ceux qui en sont à l’origine n’en voient pas la couleur (parce que leur pouvoir de négociation a été mangé par la mondialisation). Circulent ainsi sans fin sur les marchés financiers des flux financiers colossaux qui ne participent pas de la demande dans l’économie réelle, et donc ne poussent pas les  prix à la hausse. Dans ces conditions, la politique monétaire n’a pas fini d’évoluer dans un environnement à haut risque : à l’inflation salariale des années 1970, finalement assez facile à contenir (« grâce à » la hausse des taux d’intérêt et au chômage), s’est substituée l’inflation spéculative actuelle, contre laquelle la Fed ne peut pas grand chose.

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