France – En politique, les égarements de la triangulation

Le Monde.fr | 05.01.2016
Je triangule… tu triangules… ils trianguleront : du verbe trianguler, à recopier cent fois d’ici la fin de l’année, à tous les temps et tous les modes. Ce n’est pas un vœu un brin sadique pour 2016, mais un exercice indispensable si l’on veut espérer comprendre où va la politique, ou plutôt où elle s’égare. Au départ, l’exercice relève de la géodésie et est destiné à déterminer la forme, les dimensions et le champ de la gravitation de la terre. Appliqué à la politique, c’est devenu un sport de combat consistant à emprunter les idées des adversaires pour mieux les prendre à revers, les déstabiliser et les désarmer. Avec cette conséquence sans cesse plus évidente : tout le champ de la gravitation politique s’en trouve perturbé et les citoyens tourneboulés.
Car tout le monde s’est mis à trianguler, comme si c’était devenu la martingale gagnante des candidats à l’élection présidentielle de 2017. Le Front national est un modèle du genre. Jean-Marie Le Pen, déjà, avait préempté avec un succès certain quelques-unes des valeurs fondamentales de la droite : défense de la Nation, de l’ordre, de la sécurité. Depuis qu’elle a pris le relais, Marine Le Pen s’est montré beaucoup plus entreprenante. Non contente de se prétendre « gaullienne », ce que son père ne pouvait décemment pas faire, elle est allée braconner sans hésitation sur les terres de la gauche.
Après avoir tenté une OPA sur la question de la laïcité (même s’il s’agit, en réalité, de justifier son procès contre l’islamisme et, au-delà, l’immigration), elle a fait main basse sur la question sociale, avec un programme économique qui ressemble à bien des égards à celui de la gauche en 1981 : relance par l’augmentation des revenus modestes, encadrement des prix, réindustrialisation à marche forcée, nationalisation des banques, le tout accompagné de mesures protectionnistes. Et il faut bien dire qu’elle y a gagné une solide audience dans les classes populaires et chez tous ceux que l’économie mondialisée inquiète ou angoisse.
Manœuvre téméraire
François Hollande n’est pas en reste. En lançant, il y a deux ans, le pacte de responsabilité qui amplifiait les premières mesures de l’automne 2012 et en y consacrant 40 milliards d’euros d’exonérations de charges, le président de la République entendait, certes, aider les entreprises françaises à restaurer une compétitivité sévèrement érodée durant la décennie précédente. Mais l’intention politique n’était pas moins évidente : se montrer mieux disant que la droite en matière de politique de l’offre et renvoyer l’UMP à ses éternelles velléités libérales.
Depuis les attentats du 13 novembre, le chef de l’Etat s’est engagé dans une manœuvre beaucoup plus téméraire : face au terrorisme et au nom de la protection des Français, se montrer le mieux disant en matière de sécurité. Et ne pas craindre, pour cela, de reprendre à son compte et d’inscrire dans la Constitution une mesure préconisée par l’extrême droite puis la droite, la déchéance de nationalité pour les binationaux nés français et condamnés pour des actes terroristes. On verra ce qu’il adviendra de cette initiative dans les prochaines semaines, mais il est difficile, pour l’heure, de trouver plus bel exemple de triangulation.
Même le placide Alain Juppé est gagné par le syndrome, à l’approche de la primaire qui doit désigner, en novembre, le candidat des Républicains pour 2017. Hier chantre de « l’identité heureuse », avant-hier heurté par le débat sur l’identité nationale, le voilà parti en croisade Pour un Etat fort, titre du livre-programme qu’il publie le 6 janvier aux éditions JC Lattès (250 pages, 12 euros). Politique pénale musclée, politique d’immigration plafonnée, conditions du regroupement familial plus restrictives, aide médicale d’Etat limitée aux cas d’urgence, rétention administrative des Français qui reviennent de Syrie, rétablissement de la loi Ciotti sur l’absentéisme scolaire et même amende automatique pour les consommateurs de cannabis… On voit mal ce qui restera à Nicolas Sarkozy pour se distinguer.
Effet délétère
Pauvre Nicolas Sarkozy, d’ailleurs. Il fut, en 2007, le champion de France de la triangulation, mariant de Gaulle et Jaurès, la droite décomplexée et l’ouverture à gauche. Il semble, depuis, avoir perdu la main ou l’imagination, ramené à sa condition d’homme de droite, réaliste en économie, débordé de tous côtés sur son terrain de prédilection – la sécurité – et ballotté entre cette puncheuse sans vergogne de Le Pen et cet acrobate sans limite de Hollande.
Il reste que l’effet produit par ces jeux de billard à trois bandes est délétère, comme le constate à ses dépens le président de la République, fustigé par une bonne partie de son camp dans l’affaire de la déchéance de nationalité. Car à force de voir les uns ou les autres piocher des propositions dans le camp adverse et traverser les lignes de démarcation, les Français ne savent plus à quel saint se vouer. Ni à qui faire confiance. Ni ce que veut dire, aujourd’hui, être de gauche ou de droite, tant le brouillage des repères idéologiques est profond.
On peut concevoir la politique comme l’art de maîtriser les rapports de force, et François Hollande est de cette école. Agile et peu embarrassé d’idéologie, il espère tirer profit de cette confusion, drapé dans « l’amour de la patrie » et dans son adresse finale aux Français, le soir du 31 décembre : « Vous êtes la France, toute la France. » L’on croyait entendre l’écho lointain du général de Gaulle, à la veille de l’élection présidentielle de 1965 : « C’est pas la gauche, la France ! C’est pas la droite, la France ! La France c’est tous les Français. » Propos de second tour. Mais auparavant, il faut s’y qualifier, donc rassembler son camp, plutôt que le dérouter, le désoler ou l’ulcérer. Il reste à peine plus d’un an pour y parvenir.
Gérard Courtois Journaliste au Monde
Les Indégivrables 05/01/2016169065_6_c722_-les-ind-givrables-par-xavier-gorce_a4cb82311450e1244688b3c820517afc

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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