Le casse-tête des noms des régions – Austrasie, Cœur d’Europe, Nord de France, ACAL : les nouvelles régions cherchent leur nom

Dans les mois à venir, six nouvelles grandes régions devront choisir une appellation
Le Monde.fr | 08.01.2016

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Les nouvelles régions constituées depuis le 1er janvier ne manquent pas de défis à relever. Mais il en est un plus redoutable entre tous, car il déterminera pour une bonne part l’adhésion de la population à la future entité : lui trouver un nom.
L’affaire n’est pas aisée. Si la Normandie s’est immédiatement imposée pour désigner le résultat de la fusion de la Basse et de la Haute-Normandie, comment nommer certains de ces territoires, fruits d’accouplements hasardeux, que ni l’histoire ni les traditions économiques et culturelles ne prédestinaient à s’unir ?
Pour l’heure, ces « grandes régions » se sont vues dotées de noms à rallonge agrégeant, dans l’ordre alphabétique, les dénominations des régions « historiques » qu’elles regroupent. Cette solution transitoire a l’avantage de ne froisser aucune susceptibilité mais elle n’est pas propre à dessiner un destin commun à la population de ces territoires juxtaposés.
Certes, existe toujours la possibilité de recourir à un acronyme : ACAL ou ALCA pour Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine ou, comme certains esprits facétieux l’ont suggéré, Apoil pour l’Aquitaine-Limousin-Poitou-Charente. Pas vraiment l’idéal pour se forger une identité. Quarante ans après, Provençaux et Azuréens continuent de se mordre les doigts d’avoir choisi pour leur région l’appellation Provence-Alpes-Côte-d’Azur, vite supplantée par un PACA sans grande signification, surtout à l’étranger, et qui ne donne pas envie à ses habitants de s’appeler « Pacaïens ».
Promouvoir un nom « compétitif » à l’étranger
L’acte de baptême des nouvelles régions sera donc une étape déterminante. « C’est un moment important pour que nos concitoyens se sentent intégrés et fassent corps avec la nouvelle région. Il faut un nom qui fédère, qui ait une visibilité à l’international et surtout pas un acronyme », explique Carole Delga, élue à la présidence de Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées. Comme la plupart des présidents portés à la tête de ces nouvelles régions, elle entend mener un processus de concertation, auprès des habitants mais également des acteurs économiques.
Car un nom, c’est aussi une « marque », qui doit être identifiable à l’extérieur de la région et, notamment, à l’international. Dès lors, les consultations engagées pourraient faire apparaître des aspirations contradictoires entre les vœux des citoyens, plus tentés de se raccrocher à des références historiques pour y piocher une identité, et les souhaits des socio-professionnels, désireux de promouvoir un nom « compétitif » à l’étranger, qui soit attractif pour le commerce et le tourisme.
Enfin, dans ces regroupements régionaux, les habitants des régions « annexées » – qui se voient privées des attributs qui faisaient d’elles des régions à part entière – nourrissent des craintes que la dénomination choisie ne gomme purement et simplement leurs racines. Significatif, à cet égard, est le vote exprimé par les lecteurs des cinq quotidiens régionaux (La Dépêche du Midi, La Nouvelle République des Pyrénées, Centre Presse, Midi libre et L’Indépendant) couvrant Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées.
Si, sur l’ensemble des 202 357 votes exprimés, c’est Occitanie qui ressort en tête avec 23 % des suffrages, les lecteurs de L’Indépendant, diffusé dans les Pyrénées-Orientales, se sont fortement mobilisés (103 773 votants) pour plébisciter à 34 % Occitanie-Pays catalan. Ces mêmes Catalans qui, en 2005, avaient mis en échec le projet de celui qui présidait alors la région Languedoc-Roussillon, Georges Frêche, de la rebaptiser Septimanie.
« Rien ne s’impose »
Ainsi, du nord au sud, la foire aux noms a-t-elle été lancée, sous des formes diverses, les présidents élus se gardant bien, pour l’heure, de prendre clairement position. Le risque étant que ces consultations ouvertes, faute de voir émerger naturellement une proposition consensuelle, n’accentuent les facteurs de division entre les habitants au lieu de les cimenter.
En Nord-Pas-de-Calais-Picardie, Xavier Bertrand (LR) avait ouvert, pendant sa campagne, un site appelant les internautes à choisir « un nom pour notre région ». Plusieurs propositions étaient offertes au choix des électeurs : l’actuel Nord-Pas-de-Calais-Picardie, Flandres-Artois-Picardie, Nord-de-France, Hauts-de-France, France-du-Nord. D’autres se sont incrustées, comme le simple Région Nord ou le malicieux Chticardie. Flandres-Artois-Picardie pointe en tête des quelque 10 000 votes exprimés, mais sans que le résultat soit très tranché : Nord-de-France ou le simple statu quo ont quasiment autant de partisans.
« Toutes les options sont ouvertes, indique M. Bertrand, désormais président de la région. Mais, pour moi, la question de l’identité et de l’attachement à la région est primordiale. Je suis plus attaché à l’identité de la région qu’au marketing. » Une nouvelle consultation va être lancée. Une idée semble de plus en plus faire son chemin : un nouveau nom – comme Flandres-Artois-Picardie – tout en conservant en « baseline »« comme on dit en picard », dixit M. Bertrand –, l’ancienne appellation Nord-Pas-de-Calais-Picardie.
Pour la région qui regroupe désormais l’Alsace, Champagne-Ardenne et la Lorraine, l’affaire est encore plus compliquée tant elle mêle de critères politiques, historiques, culturels et économiques. « Rien ne s’impose, c’est un vrai casse-tête », reconnaît le président de la région, Philippe Richert (LR). Instruit du précédent PACA, il ne veut pas d’un acronyme. Pendant la campagne des régionales, une consultation sur Internet avait fait émerger une myriade de suggestions. Les « historiques », d’abord, telles que Lotharingie ou Austrasie, faisant référence aux anciens royaumes englobant la partie nord de la France. D’autres jouent plus sur la vocation européenne de la région : Cœur d’Europe, Est-Europe ou encore Quatre-Frontières ont leurs partisans.
Suprématie de la « tête de gondole »
Pour l’heure, si les hauts fonctionnaires utilisent ACAL, c’est Grand-Est qui s’est imposé dans les conversations. « Mais il y a encore du travail à faire, note M. Richert. On utilise pour l’instant Grand-Est mais, une fois sortis de notre pays, ce n’est plus porteur de références. On a des identités fortes, comme Alsace ou Champagne, qui sont en plus des marques qui portent. Personne ne songe un instant à les abandonner mais il faut mettre à côté une identité contemporaine, un nom qui chante. » Un groupe de travail va être constitué, qui associera les élus, la presse régionale, les socio-professionnels afin de définir des critères, qui débouchera sur une deuxième étape de consultation des citoyens. « Mais pas nécessairement par référendum », prévient M. Richert, comme ses homologues prudents sur ce point.
Moins de difficultés, en revanche, en Bourgogne-Franche-Comté, qui devrait conserver ce nom. « Il y a quelque chose de naturel, c’est garant du maintien de deux identités très fortes », défend la présidente de la région, Marie-Guite Dufay. Les Burgondie, Franche-Bourgogne ou autre Grande-Bourgogne, qui avaient le tort d’éclipser la partie comtoise du couple, n’ont pas le vent en poupe. « Mais ça pourrait aussi être Bourgogne et Comté », confie Mme Dufay.
En descendant, la région Auvergne-Rhône-Alpes dispose d’une certaine « Aura » : pas sûr, cependant, que cela suffise, un, à l’identifier, deux, à gagner le cœur de ses habitants. Plusieurs appellations sont en lice : Alpes-Auvergne, Auvergne-Rhône-Alpes, Rhône-Alpes-Auvergne, Grand-Rhône…
Enfin, reste le « grand Sud-Ouest » regroupé autour de l’Aquitaine, avec le Limousin et Poitou-Charentes : une association qui, au départ, n’allait pas de soi. « C’est un sujet délicat », confesse Alain Rousset, le président (PS) de la région. A l’issue d’un premier sondage numérique, Aquitaine et ses dérivés – comme Grande-Aquitaine – arrive en tête mais est loin de faire l’unanimité. Faute de consensus, les déclinaisons historiques comme Guyenne ou Aliénor ont également leurs partisans, tandis que certains plaident pour retenir ce qui situe la région, au Sud-Ouest ou au Sud-Atlantique. Là aussi, M. Rousset va créer un site de consultation, un groupe de travail transpartisan va être mis en place et un courrier envoyé à tous les maires de la région.
Dans tous les cas, les conseils régionaux concernés ont jusqu’au 1er juillet pour se prononcer sur un avis. Le nom définitif sera fixé par décret avant le 1er octobre.
Patrick Roger Journaliste au Mondeala nouvelle-carte-des-regions-devoilee-hier-par-l-elysee_1034212_490x485p

 

 

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