Société – Après le choc du 7 janvier, faire quelque chose : ils ont décidé d’agir

Le Monde.fr | 12.01.2016 |
Dans le sillage du 11 janvier, des questionnements personnels ont donné naissance à des actions, comme autant de remèdes individuels offerts à la blessure collective
Et vous, vous faites quoi depuis les attentats ?
« Faire quelque chose. » Après le choc des attentats de janvier 2015, ces trois petits mots se sont glissés dans les conversations des Français. Et aux paroles, certains ont joint les actes. Des petits riens, « sans changer le monde ». Ils se sont pour les uns abonnés à Charlie Hebdo, pour les autres investis dans une association, quand d’autres encore ont décidé de rejoindre les forces de l’ordre. Ils ont raconté leur décision au Monde.
« Nous avons créé un site pour aider les élèves de ZEP à trouver un stage de 3e »

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 Après les attentats, « comme tout le monde », Mélanie Taravant, Virginie Salmen et Gaëlle Frilet étaient sous le choc. Craignant le repli sur soi, elles cherchent très vite une action concrète à mettre en œuvre, pour, raconte Mélanie, « que ça ne se reproduise pas ». Elles pensent que cela passera par le fait de « se serrer les coudes » : rapprocher les gens, « les jeunes et les vieux, ceux de milieu bourgeois et ceux de milieu populaire », les faire aller « les uns vers les autres » et « ne laisser personne sur le carreau ». Gaëlle est prof d’anglais en Zone d’éducation prioritaire (ZEP) en Seine-Saint-Denis. Mélanie et Virginie sont journalistes à Europe 1 et France 5. La première constate chaque année les difficultés de ses élèves à trouver un simple stage de 3e : ils n’ont pas le réseau qui permet à d’autres cette première plongée dans le monde du travail. Les journalistes, elles, ont ce qu’on appelle dans le métier « un carnet d’adresses ». « On s’est dit que c’était ça la bonne idée : permettre à ces jeunes de piocher dans nos carnets d’adresses pour trouver des personnes exerçant le métier qui leur faisait envie. » Elles rédigent un premier texte pour diffuser l’idée et sonder leur premier cercle d’amis sur l’idée d’accueillir des jeunes. Les réponses sont enthousiastes. Une agence de web-design propose bientôt de créer un site Internet pour mettre en relation professionnels et stagiaires potentiels.
Lancé en octobre, viensvoirmontaf.fr recense aujourd’hui 92 propositions de stages dans des domaines variés : dans le journalisme bien sûr, mais aussi dans la coiffure, chez un architecte d’intérieur, auprès d’une infirmière, d’un éclairagiste au théâtre, dans la maintenance à la RATP, dans un guide gastronomique en ligne, ou encore chez Autolib. 80 élèves de ZEP ont pu ainsi trouver un stage pour décembre ou janvier. « Vous verriez les messages que nous ont envoyé les premiers stagiaires. C’est extrêmement touchant. Ils sont tellement reconnaissants… », confie Mélanie Taravant, tout étonnée de l’enthousiasme provoqué par ce projet « sans aucune prétention ». « Pour ces jeunes c’est l’occasion de commencer à se créer leur propre réseau dans le métier dont ils rêvent. Un premier pied dans la porte, ajoute-t-elle. Lorsqu’ils auront un CV à faire relire, à envoyer, ils auront désormais au moins un premier professionnel à contacter : l’adulte avec qui ils ont fait ce premier stage. » Elle espère que d’autres professionnels ouvriront à leur tour leur carnet d’adresses pour que le site compte bientôt « des milliers d’offres ». www.viensvoirmontaf.fr
« Je suis parti à la rencontre des Français »

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« Je l’ai pris en pleines dents. » Tel fut le choc ressenti par Olivier Péant en parcourant les réseaux sociaux après les attentats de janvier 2015. Au fil des commentaires d’internautes, ce vidéaste bayonnais de 34 ans découvre une parole « libérée », raciste et antisémite, qu’il « ne soupçonnait pas ». « Je me suis dit ‘merde, c’est ça la France ?’ », raconte-t-il.
Lui, l’« optimiste », ne se résout toutefois pas à ce versant négatif de son pays. A l’heure où les divisions et les impasses de la société sont davantage mises en avant, il décide de prendre cette tendance à rebours et de monter une expérience « bienveillante, qui apporte du lien entre les gens ». Ce sera « Un tour en France », un voyage de plusieurs mois dans l’Hexagone à la rencontre des Français, avec pour projet de se faire héberger sous un toit inconnu différent chaque soir. Des rencontres immortalisées quotidiennement dans de courtes vidéos publiées sur son site Internet et sa page Facebook.
Olivier Péant fixe son départ au 19 novembre. Mais, six jours avant cette date, le pays est à nouveau endeuillé par les attentats à Saint-Denis et à Paris. « Certains ont alors cherché à me détourner de mon idée de partir. Je leur ai dit qu’au contraire, c’était maintenant, plus que jamais, qu’on avait besoin d’être ensemble », assure-t-il au bout d’un mois de voyage, depuis un endroit « où ça capte », dans le Mercantour.
Le baroudeur improvisé, au volant de sa Twingo noire, tisse son voyage comme une toile d’araignée dans laquelle il embarque ceux qui l’accueillent. D’étape en étape, chacun de ses hôtes – la plupart rencontrés sur le site d’hébergement gratuit à domicile couchsurfing – offre, à l’aveugle, un cadeau à celui de la nuit suivante. Ce sont souvent des mets faits maison, confiture ou sauce tomate, un livre, un souvenir de voyage ou un poncho fétiche.
Parfois le lien se noue au-delà des présents, quand l’activité de l’un rejoint celle de l’autre, ou quand un voisinage relatif donne l’occasion de partager une bière, même sans Olivier. Lui se réjouit de ces rencontres « qui n’auraient peut-être jamais eu lieu autrement » et des découvertes qu’elles lui procurent.
Depuis le mois de novembre, il a chassé à l’arc dans l’arrière-pays niçois, ramassé des olives dans les Alpes-de-Haute-Provence, fait une descente en kayak dans la Drôme… « Ça n’a rien d’extraordinaire, mais à chaque étape il se passe quelque chose », rapporte-t-il, s’étonnant de « l’incroyable bienveillance » des gens qu’il croise, conscient que le réseau couchsurfing offre un biais sociologique le menant vers des personnalités ouvertes, parfois engagées dans des projets alternatifs.
Olivier Péant entend opposer cette énergie positive, distillée au fil de son carnet de voyage, aux discours des politiques et des médias, « qui parlent davantage des trains qui arrivent en retard que de ceux qui arrivent à l’heure ». Il évitera ainsi soigneusement de s’étendre sur sa « petite mésaventure » du soir de Noël : alors qu’il participait à un réveillon solidaire avec des familles défavorisées à Valence, son sac, contenant ses clés de voiture et ses papiers d’identité, disparaît. « J’ai cru 5 minutes que j’allais devoir rentrer », relate-t-il. Cinq minutes seulement.
« J’ai plié mille grues pour faire un vœu »
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Emeline s’est donc mise à faire des origamis. Une grue. Puis deux. Puis 998 autres. « Au Japon, on plie et on donne. » Parfois, les origamistes y glissent même un bonbon. Mais ces grues-là, elle voulait les déposer à Hiroshima, dans le parc du mémorial pour la paix. Mille grues contre un souhait, dit la légende. Elle, elle a demandé « la fin de la terreur et de l’oppression ». Tant qu’à faire un vœu.
Évidemment, elle sait bien que ses grues ne vont pas vraiment changer le monde. Mais voir toutes les grues déposées par les autres, à côté des siennes, c’est autant de gens qui espèrent la paix. « Ça peut paraître un peu ridicule mais on se sent moins seul. » Et puis novembre est arrivé. Emeline a recommencé à plier.
« J’ai décidé d’entrer dans la gendarmerie »
Kevin C. avait déjà envie de changer de voie. Un master de biologie en poche, ce chargé de mission dans l’environnement n’avait pas l’impression d’être « utile à la société ». Du moins pas dans le sens qu’il lui donnait. Le déclic est arrivé le 7 janvier. « J’ai senti la France attaquée dans ses fondements et ses valeurs. » Kevin sent monter le besoin de jouer un rôle pour la défendre, mais reste impuissant devant la télévision. Sans savoir ce qu’il peut faire de ce sentiment. Jusqu’à un banal contrôle de gendarmerie sur le bord de la route, quelques jours après l’assaut du GIGN à Dammartin-en-Goële, où les frères Kouachi s’étaient retranchés dans une imprimerie. Gendarme, « c’était ça ».
À 27 ans, il passe le concours, après avoir regardé « tous les reportages possibles ». Accepté aux écrits, il passe les oraux juste après la seconde vague d’attentats du 13 novembre. Une piqûre de rappel qui le conforte dans sa nouvelle vocation. Reste à attendre les résultats. Est-ce qu’il a peur ? Pas vraiment. En tout cas, pas du terrorisme. « Statistiquement, je risque plus d’intervenir sur un vol que sur un acte terroriste. »
Une plate-forme de réflexion sur Internet
Pouvoir ou ne pas pouvoir faire quelque chose ? La négative irrite Charlotte Monteil au plus au point. En janvier, c’est la « colère » qui a envahi cette Toulousaine de 25 ans, face à une société qui se repose sur une impuissance auto-diagnostiquée et dans laquelle l’islamophobie s’installe. Comment prouver que l’on peut encore changer les choses ? « J’ai toujours eu envie de m’engager, mais sans me retrouver dans aucune association ou parti politique », raconte la jeune femme qui termine un doctorat de géographie en Angleterre.
L’idée lui vient finalement après un certain vendredi de novembre. Dans un courriel adressé « à tous ceux qui veulent faire changer la société française », elle suggère, après les attentats qui ont fait 130 morts en région parisienne, la création d’une plate-forme de réflexion sur Internet. Une sorte de forum où chacun puisse aborder des sujets de société « en posant des questions, pas en s’en montrant expert » poursuit la jeune fille, afin de contribuer à la réflexion publique.
L’enthousiasme des réponses la prennent de court : « j’ai même reçu des réponses d’amis d’amis que je ne connaissais pas ! ». Sur la plate-forme publique, intitulée L’Œil ouvert, les contributions peinent à arriver, mais l’échange a déjà commencé sur un groupe Facebook privé. Charlotte est contente : « J’ai eu avec certains de mes amis des conversations qu’on n’aurait jamais eues autrement ».
« Je milite désormais pour la défense des droits de l’homme, à Amnesty International” »
« Nous apprenons aux enfants à mieux vivre ensemble »
« J’ai décidé de former mes élèves aux médias »
« Nous avons créé un site pour aider les élèves de ZEP à trouver un stage de 3e » www.viensvoirmontaf.fr
Tous les témoignages
Par :
Aline Leclerc Journaliste au Monde
Manon Rescan Journaliste au Monde
Elvire Camus Journaliste au Monde
Lucie Soullier Journaliste au Monde

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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