La déesse croissance a vécu

Charlie Hebdo – 13/01/2016 – Jacques Littauer –
Un débat fait rage au sein des économistes : serions-nous à l’aube d’une « grande stagnation », c’est-à-dire un fort ralentissement de la croissance contre lequel les politiques économiques seraient impuissantes ? Si c’est le cas, on a le droit de s’en réjouir.
La croissance, dans nos économies modernes, c’est comme la vitesse pour le vélo : sans elle, on tombe. Le seul bon côté du ralentissement économique en cors depuis des années, c’est la moindre destruction de l’environnement : quand on produit moins, on pollue moins. Car la croissance ne cesse de ralentir de 5 % par an pendant les années 1950 (c’est-à-dire un gâteau national qui, à ce rythme là, double en seulement quatorze ans), elle plafonne désormais à 1 %- les bonnes années.
La faute à la crise financière de 2008, bien sûr – qui a plombé les comptes des banques et des entreprises -, qui a fait exploser les dettes publiques et a mis au chômage des millions de gens, ce qui n’incite guère à dépenser l’agent que l’on a plus, de toute façon… Mas des facteurs plus « structurels » sont également à l’œuvre. Parmi eux, le fort ralentissement des gains de productivité : Internet, s’il permet des tas de trucs utiles et des millions d’autres parfaitement inutiles, ne rend pas les entreprises tellement plus efficaces. Comme le disait déjà le grand théoricien de la croissance américain Robert Solow dans les années 1980, « on voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de la productivité« .
k10544Ce leitmotiv est aujourd’hui repris par un autre américain, Robert Gordon, qui vient de sortir un livre-somme (The Rise and Fall of American Growth, Princeton University Press)  pour réaffirmer qu’il ‘y aura pas de forte croissance « dans les vingt-cinq ans à venir ». Pour lui, les nouvelles technologies ne vont pas pour autant modifier notre vie plus que l’ont fait en leur temps le charbon et la machine à vapeur (première révolution industrielle, fin XVIIIème, début XIXème siècle), ou le pétrole – avec la chimie et la voiture – et l’électricité (seconde révolution industrielle, fin XIXème, début XXème siècle). En effet, tandis que ces nouvelles source d’énergie ont révolutionné l’ensemble des modes de production et de consommation, Internet et les téléphones portables ne changent pas la façon dont nous nous déplaçons, nous logeons, nous alimentons… D’autre part, pour Gordon, des facteurs qui ont rendu les hommes nettement plus productifs, comme l’accès à l’éducation, ne vont pas pouvoir beaucoup progresser au cours des prochaines décennies (on ne va pas avoir 80 % de diplômés du supérieur). 
Gordon ne nie pas pour autant le rôle des innovations récentes telles que les imprimantes 3D, les robots, la voiture sans chauffeur ou les big data*. Mais il estime qu’elles ne permettront que de faibles gains de productivité. Or, être toujours plus productif – c’est-à-dire produire plus avec moins d’hommes et de machines en moins de temps – est le meilleur moyen de faire de la croissance. L’autre solution, c’est d’augmenter la demande, avec ses deux composantes principales (outre les exportations) : la consommation des ménages et l’investissement (public ou privé). C’est la recette préférée des keynesiens, qui, comme Xavier Ragot, le président de l’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques), estime que la croissance pourrait revenir si de meilleurs politiques économiques étaient menées. Avec nottament une relance de la consommation dans les pays qui dépensent trop peu (l’Allemagne avec ses excédents commerciaux vertigineux) et un « New Deal vert » à l’échelle européenne (réseaux de transports en commun, isolation des bâtiments, énergies renouvelables..)
43042475Certes, il serait plus souhaitable que l’Europe (et les autres)  engage enfin la transition énergétique, qui sera aussi une révolution politique et sociale (et c’est d’ailleurs pour cela qu’elle n’a pas encore eu lieu…) Mais tous les économistes feraient mieux de suivre l’intuition de Gordon et du brûler enfin leur idole « Croissance ». Qu’on le veuille ou non, Facebook et Amazon resteront des nains dans l’histoire économique à côté des chemins de fer. Il faut cesser de penser que les années de forte croissance reviendront, et apprendre à organiser notre monde fini de la moins mauvaise façon possible.
* Les big data, littéralement les « grosses données », ou mégadonnées, parfois appelées données massives, désignent des ensembles de données qui deviennent tellement volumineux qu’ils en deviennent difficiles à travailler avec des outils classiques de gestion de l’information.  

A propos werdna01

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