Quand Dany était apatride

LE MONDE | 30.12.2015 à 06h36 |
Il a fallu soixante-dix ans à Daniel Cohn-Bendit pour passer du « juif apatride » à l’européen de nationalité française et allemande

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En cet annus horribilis 2015, nous avons déniché une belle histoire. Daniel Cohn-Bendit est devenu français. Enfin  ! Le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, en a informé l’ancien leader de Mai 68 personnellement par téléphone au printemps, alors qu’il était en voyage aux Etats-Unis. Il a fallu soixante-dix ans pour passer du « juif apatride  » à l’« Européen de nationalité française et allemande  ». Car lorsque Daniel Cohn-Bendit naît, en avril 1945, à Montauban, dans le Tarn-et-Garonne, ses parents, juifs allemands, sont apatrides. Ils ont été déchus de leur nationalité pour activités communistes lors de l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Ils prévoient d’émigrer aux Etats-Unis et en oublient de déclarer Dany, qui se retrouve, lui aussi, apatride. Pour devenir français, il lui faut attendre sa majorité. Trop long. Le futur héros de Mai 68 se fait naturaliser allemand à l’âge de 14  ans. La République fédérale de Bonn expie les fautes nazies et redonne leur nationalité à ceux qu’elle a exclus et à leurs descendants.
Daniel Cohn-Bendit, étudiant anarchiste à l'université de Nanterre et un des leaders d'extrême gauche du mouvement étudiant de 1968, prend la parole à Paris le 13 mai 1968 lors de la grande manifestation unitaire organisée par la CGT, la CFDT, FO et la FEN, qui ont également lancé un mot d'ordre de grève générale. Daniel Cohn-Bendit, an anarchist student and a 1968 student movement far leftist leader, holds a rally 13 May 1968 at the peak of the student movement, during the unitarian demonstration organized by the French workers unions CGT, the CFDT, FO and the FEN which also calls for a general strike.

Daniel Cohn-Bendit, étudiant anarchiste à l’université de Nanterre 

Cette nationalité bien pratique permet à de Gaulle d’expulser de France « Dany le Rouge  » en 1968. Il est allemand, et allemand seulement, Paris et Berlin proscrivant alors les doubles nationalités.
Jusqu’à ce que la donne change en 2003. Nous sommes le 22 janvier, sous les ors du château de Versailles, pour célébrer les 40 ans du traité de l’Elysée, qui scella la réconciliation entre la France et l’Allemagne. On est surtout en pleine crise irakienne  : le président Jacques Chirac et le chancelier Gerhard Schröder veulent faire bloc et rapprocher les deux pays. On croirait entendre Churchill proposer la fusion de la France et de l’Angleterre en juin 1940. Il devient possible d’être à la fois français et allemand. Toutefois, Daniel Cohn-Bendit attend d’être retraité de la politique pour devenir français.

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les adieux de Daniel au Parlement européen
Mauvais souvenirs
Au fond, son parcours incarne la rédemption heureuse d’un XXe siècle noir, dans lequel nul ne veut replonger.
Confusément, c’est ce que ressentent les opposants à la déchéance de nationalité pour les binationaux nés français, proposée par François Hollande. Ils refusent que l’Etat tripatouille les nationalités. Cela rappelle trop de mauvais souvenirs – Vichy a déchu 15 154 individus, dont 6 307 de confession juive, écrit, en mai, Jules Lepoutre, dans la revue Esprit. Manuel Valls a beau répéter que sa proposition de déchoir les terroristes condamnés à condition qu’ils aient un deuxième passeport « n’a absolument rien à voir avec les actes discriminatoires du régime raciste et antisémite de Vichy  », rien n’y fait. La mémoire de 1933-1945 est la plus prégnante.
Car sur le fond, on serait tenté de défendre le ministre de l’intérieur. Franchement, on n’aurait pas grande compassion si un assassin comme Mohamed Merah, auteur des tueries de Toulouse et de Montauban en mars 2012, avait été déchu de sa nationalité et expulsé en Algérie, même s’il n’y a jamais mis les pieds. Les déchéances ont émaillé la vie de la République  : en 1848, contre les esclavagistes qui refusaient l’abolition  ; en 1915, en plein conflit mondial, lorsque la France est revenue sur les naturalisations des Français originaires de pays ennemis – sur 25 000 révisions, 549 déchéances sont prononcées et 8 000 internements décidés  ; à la Libération, où 479 déchéances furent prononcées, notamment pour collaboration, selon l’historien Patrick Weil, spécialiste de l’immigration.
Fondamentaux politiques
Mais l’Histoire a vacciné la République contre les déchéances. République qui se distingue fondamentalement des monarchies, comme le montre Patrick Weil  : dans les monarchies, on est sujet du roi et ce n’est pas la citoyenneté qui fait tenir le régime  ; au contraire, dans les Républiques, le citoyen est souverain, et le contrat social ne délègue pas à l’Etat le droit d’exclure le constituant, de le déchoir de sa nationalité. C’est vrai en France, aux Etats-Unis depuis qu’une jurisprudence de la Cour suprême de 1967 a confirmé l’interdiction de déchéance, explique Patrick Weil. Ce n’est pas l’Etat qui est souverain, mais le peuple dont il n’est que l’émanation.
Au contraire, les sujets de Sa Majesté sont plus souples  : Tony Blair a renoué avec les dénaturalisations, tombées en désuétude, après le 11-Septembre, pas seulement pour « intelligence avec l’ennemi  », mais si les « intérêts vitaux  » du pays sont « gravement compromis  ». David Cameron l’a accentué, avec une trentaine de déchéances prononcées.
Le XXIe siècle est celui de la double nationalité « Erasmus  »
Au-delà des fondamentaux politiques s’ajoute une évolution concernant la double nationalité. Elle était portée à l’origine par les migrants qui prenaient la nationalité de leur nouveau pays. En 1963, une convention du Conseil de l’Europe chercha à éviter la multiplication des doubles nationalités en Europe, notamment pour éviter les imbroglios sur le service militaire. Mais au fil des décennies, « les Etats s’en sont détachés  », constate Patrick Weil. Même l’Allemagne, depuis une loi de 2014, accepte largement le double passeport. Explication  : le XXIe siècle est celui de la double nationalité « Erasmus  ». Elle est faite de couples mixtes, qui prennent la nationalité de leur pays d’adoption mais veulent pouvoir conserver celle d’origine en cas de divorce ou de séparation. Ces couples globalisés, titulaires de deux passeports, sentent leur nationalité affaiblie par les projets du gouvernement.
530400-daniel-cohn-bendit-co-president-of-the-group-of-the-greenseuropean-free-alliance-in-the-european-parA tort, peut-être, mais cette crainte existe, surtout si l’on écoute Florian Philippot, numéro deux du Front national, jubilatoire sur i-Télé  : « Une fois le principe réhabilité, il faudra appliquer la déchéance de nationalité plus largement. » Donnons à Dany le mot de la fin. « Quand on met le doigt dans l’engrenage on ne sait pas où cela s’arrête. Imaginons un gouvernement Le Pen, ou une majorité à la polonaise ou à la hongroise  : dans la France d’aujourd’hui, rien n’est exclu. En 1968, si j’avais été français, pour pouvoir m’expulser, on m’aurait déchu de ma nationalité pour atteinte à l’ordre public  ? »
Arnaud Leparmentier journaliste

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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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