L’urgence de réhabiliter les Lumières

LE MONDE | 13.01.2016
« Le mépris civilisé »
A l’ONU, Chinois et Russes mènent une bataille idéologique. Ils défendent l’autoritarisme politique – le régime autocratique. Il faut retirer à la démocratie libérale, « à l’occidentale », toute prétention à l’universalité. Les grands principes inscrits dans la Charte – liberté de conscience, de pensée, d’expression – doivent s’entendre de manière relative : il y a une façon russe et une manière chinoise de les interpréter.
4846222_7_21b7_vladimir-poutine-et-xi-jinping-a-pekin-le-3_dd820be9c8a1a9feae50d5a10ea91e1c
Vladimir Poutine et Xi Jinping à Pékin, le 3 septembre 2015. PARKER SONG/AFP
Discours partagé par nombre de pays émergents : l’Occident n’a pas à imposer « sa » version des droits de l’homme. Les grandes théocraties islamiques, l’Arabie saoudite et l’Iran, sont, pour une fois, d’accord : la charia est une affaire « culturelle », n’est-ce pas ?
Dans un petit livre aussi didactique que combatif, un homme s’insurge, Carlo Strenger. Professeur de philosophie, double nationalité, suisse et israélienne, il veut réhabiliter l’esprit des Lumières. Il y a urgence, dit-il, de passage à Paris, début janvier : contre la barbarie djihadiste, la bataille est aussi idéologique. Elle suppose d’en revenir à ce noyau dur hérité des XVIe, XVIIe et XVIIIsiècles européens d’où va naître la démocratie libérale. Carlo Strenger souligne qu’il y a eu ailleurs qu’en Europe des mouvements du type des Lumières. Plus qu’une idéologie, c’est une attitude intellectuelle : esprit critique, aptitude à l’autocritique, capacité d’innovation fondée sur le droit à remettre en question toute croyance ou toute autorité instituées.
Trahison des idéaux
Carlo Strenger n’ignore rien des détournements auxquels les Lumières ont donné lieu du temps de la toute-puissance européenne – racisme et colonialisme. Mais il veut en finir avec un politiquement correct qui, couplé à la révolte antiautoritaire des années 1960, a conduit à une série de catastrophes : relativisme culturel absolu ; retour des fondamentalismes religieux ; explosion du « populisme » né d’une contestation systématique des élites.
Ce n’est pas parce que les Occidentaux n’ont cessé de trahir leurs idéaux que ceux-ci ont perdu de leur universalité. La question est de savoir si l’ADN des Lumières est spécifiquement occidental, dit-il, « ou s’il est l’expression d’une raison humaine universelle ». La deuxième réponse est la bonne.
Alors, contre toutes les « pathologies de la croyance » – l’expression est de Jean-Claude Guillebaud –, celles qui, au nom de la religion, de l’idéologie, de telle ou telle « culture », justifient l’emprisonnement, la torture, l’assassinat, Carlo Strenger prône « le mépris civilisé ». Il entend par là le retour à la raison, au savoir scientifique, à l’éducation, à la tolérance, bref, au libéralisme et au combat politique incessant contre l’asservissement au nom d’une idée, d’une « culture », d’une croyance.
Par les temps qui courent, où la complexité de nos sociétés génère fondamentalisme et populisme, ce livre arrive comme un carré d’as en fin de partie de poker : à point nommé.
7390a5bf43133373132313639393939393837
Carlo Strenger, « Le mépris civilisé », Belfond, 150 pages, 14 euros

9782714471109

Alain Frachon Journaliste au Monde

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans Culture, Débats Idées Points de vue, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.