Uber, l’escroc qui se roule lui-même

Charlie Hebdo – 20/01/2016 – Guillaume Erner –
Uber est censé nous conduire partout. Et pourtant, cette société, présentée comme modèle, pourrait bien filer droit vers la faillite.
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A la Bourse, on a coutume de dire : petit actionnaire, petit con. Avec la nouvelle économie, il faudrait ajouter: gros actionnaire, escroc. Internet, vous connaissez, c’est cette innovation censée vous empêcher de travailler, d’abord en gaspillant votre temps sur les réseaux sociaux puis en supprimant votre job. D’ailleurs, en anglais, « bordelification » de l’économie se dit Uberisation. Se faire uberiser, c’est voir son univers de travail dévasté, à la manière des taxis parisiens. Le principe est désormais bien connu. Il y a encore quelques années, pour charger des clients sur Paris, il fallait passer un examen puis s’endetter en achetant une plaque, autrement dit le droit de doter sa voiture d’un « lumineux », comme on dit. Tout cela durait depuis des lustres quad soudain Uber est arrivé : pour devenir taxi, il suffisait alors de posséder un smartphone. Une varie révolution avec pour conséquence : transformer des artisans en travailleurs pauvres. 
Jusqu’ici, tout est bien connu. L’uberisation est le rêve ultime du capitalisme tel que le décrivait Marx, la certitude délicieuse de révolutionner, comme il disait, les instruments de production,ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. Uber vérifie l’idéal capitaliste décrit par Marx, autrement dit le « bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelle qui distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes« . Les lois du travail ? Elles s’appliquaient aux salariés, mais dans les voitures uberisées, il n’y a pas de salariés, donc il n’y a pas de droit au travail. Fixer ses tarifs ? C’est une possibilité offerte aux artisans, il n’y a pas d’artisan, donc il n’y a pas de tarif libre. C’est ainsi que les gains des chauffeurs ont été baissés de manière unilatérale de 20 %, une décision prise un soir à San Francisco, qui s’applique le lendemain matin à Levallois-Perret.
L’entreprise a toujours perdu de l’argent
Pas de droit du travail, peu de salaire, aucun pouvoir sinon celui d’acquiescer : Uber, c’est le cauchemar à portée de tous, sauf pour les gros actionnaires. Car aujourd’hui, Uber vaut 62 milliards de dollars, soit davantage que General Motors et Ford. Le tout, est-il utile de le préciser, sans usine et surtout pratiquement sans salarié. La filiale française d’Uber doit pouvoir se réunir dans un F2. Dans ces conditions, on comprend pourquoi le fantasme boursier par excellence consiste à vouloir tout uberiser. Les perspectives sont glorieuses : à quoi bon s’encombrer de lycées quand on pourrait uberiser les profs ? Pourquoi gérer des hôpitaux quand on sait qu’un médecin, ça s’uberise ?
google-car-chômageEn somme, tout serait idyllique dans ce paradis capitaliste s’il n’y avait pas le Daech des résultats. Parce que Uber communique habilement sur tous les volets de sa réussite, on omettant un petit détail : l’entreprise a toujours perdu de l’argent. Et pas qu’un peu : 987 millions de dollars de pertes en 2015, seulement 671 millions en 2014. Beaucoup d’argent,, et même plus de pertes que de chiffre d’affaires. Une entreprise normale aurait déjà coulé, pas Uber. Pourquoi ? Parce que Uber ne cesse de lever des fonds, autrement dit de ramasser de l’argent auprès d’actionnaires attirés par leur fortune prochaine.  Avec un discours en béton : la multinationale perd de l’argent parce qu’elle investit. Vous connaissez la différence : les investissements construisent le futur, les dépenses de fonctionnement servent le présent. Or le modèle économique d’Uber exige  des dépenses marketing titanesques : indispensables aujourd’hui, elles le seront tout autant demain. En un mot : rien n’indique qu’Uber soit rentable. Comme si le capitalisme avait quand même un petit sens moral, contraignant à la faillite une société non rentable. Mais, en attendant que tout le monde s’en aperçoive, Uber demeurera une société équitable, détruisant à parts égales capital et travail. 

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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