Jean-Claude Guillebaud : Il faut nous “expliquer”

TéléObs – 25/01/2016 – Jean-Claude Guillebaud –
Loin de toute niaiserie rose bonbon, l’explication est une arme plus intelligente et efficace que dix mille invectives ou criailleries politiciennes.
François Molins © Capture d'écran France Inter
François Molins © Capture d’écran France Inter
Ironie du hasard. Je me préparais à faire l’éloge de ces voix – trop rares – qu’on entend parfois dans les médias et qui, à l’instant, nous tirent l’oreille parce qu’elles sonnent juste. Ce sont ordinairement des hommes ou des femmes qui, tout soudain, éclairent le fouillis de l’info en proposant une « explication » plus utile que dix mille invectives. Ces derniers jours, au sujet du terrorisme, j’étais tombé sur deux exemples de cette précieuse intelligence explicative. Or, voilà que le Premier ministre clama subitement le 9 janvier (devant l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes) qu’il ne fallait accepter aucune « explication », car expliquer, »c’est déjà vouloir un peu excuser » (sic).
manuel-valls-enerveSon propos, expéditif comme un coup de gourdin, lui valut aussitôt les foudres de plusieurs sociologues comme Bernard Lahire ou de certains philosophes comme Marcel Gauchet. Ce dernier, modéré dans le ton, jugea « particulièrement regrettable » la nouvelle saillie de Manuel Valls. D’autres intellectuels, comme l’excellente universitaire Nilüfer Göle, directrice d’études à l’École des Hautes Études en Sciences sociales, furent plus sévères. Elle crut discerner chez Valls une « régression intellectuelle ». Ces protestations furent répercutées, à juste titre, par plusieurs journaux dont « Libération ».
Du coup, mon envie de louanger les paroles qui sonnent juste prenait sens. Celles auxquelles je pensais, en effet, concernaient précisément le terrorisme. Citons d’abord, non point un intellectuel de Saint-Germain des-Prés, mais un haut magistrat : le procureur de Paris François Molins. Invité à France Inter le vendredi 8, il s’exprima avec une précision, une netteté et un courage qu’on serait en droit d’attendre des politiques. Sans en rajouter dans la gesticulation ou la grandiloquence, il expliqua qu’il nous faudrait sans doute affronter cette violence terroriste pendant des années, voire de longues années.
Autrement dit, nous devrons forcément apprendre à vivre avec ce risque, sans pour autant perdre notre sang-froid ni notre cohésion nationale. Et quel risque ! Pour François Molins, l’hypothèse de deux ou trois attentats par an en France n’était pas absurde, peut-être même probable. Il nous faudra donc faire face sans renoncer à vivre normalement, comme d’autres citoyens, dans d’autres pays, le font depuis des années. Dans la voix de cet homme perçait je ne sais quelle sincérité qui, à elle seule, tempérait le contenu de ses propos et produisait un effet rassurant. Sans même s’en rendre compte, en exprimant sans tricher le fond de sa pensée, il ne nous affolait pas comme le font trop souvent nos politiciens. Cet homme ferait assurément un formidable garde des Sceaux. Doit-on faire passer le message ?
Le second exemple se rapporte à une passionnante émission diffusée le 6 janvier sur la 5 : « Engrenages : la France face au terrorisme ». Organisée autour de l’action exemplaire et du témoignage de Dounia Bouzar, elle cherchait à répondre à la question que chacun d’entre nous se pose : comment des Français en arrivent-ils à tuer d’autres Français. L’émission tout entière se voulait donc « explicative » et non « absolutoire », n’en déplaise à Matignon. Or, parmi les témoignages diffusés, l’un se révéla particulièrement captivant, celui de Farhad Khosrokhavar, sociologue franco-iranien de réputation internationale, qui fut lui aussi directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences sociales. Ses explications non seulement furent aussi lumineuses qu’utiles mais elles témoignaient d’une liberté de pensée plus rare qu’on ne l’imagine.
sans-titreFoin des querelles et des injures, tentons de comprendre ! Il nous y aida. A ceux qui en douteraient, je suggère d’aller visionner l’une de ses interventions dans laquelle il évoque ce qu’il n’hésite pas à appeler le  « romantisme des djihadistes » (http://www.france5.fr/emissions/soiree-speciale/diffusions/06-01-2016_446226). Il y parle plus particulièrement de ces centaines de jeunes filles ou jeunes femmes qui, venant de France, d’Angleterre ou d’ailleurs (et pas toujours musulmanes), partent rejoindre Daech, en Syrie ou en Irak. Le mot « romantisme » peut choquer mais il dit bien ce qu’il veut dire. Il s’agit de comprendre un phénomène, d’expliquer les ingrédients d’une illusion afin d’être en mesure de la combattre. Autrement dit, loin de toute niaiserie rose bonbon, l’explication est une arme plus intelligente que les criailleries politiciennes. Des explications de cette rigueur et de cette qualité, c’est peu de dire qu’on en redemande.

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