Depuis les attentats de Paris, la « radicalité » est devenu l’épouvantail absolu de la classe politico-médiatique

La Décroissance – février 2016 – Patrick Marcolini –
IMAG0992
Désormais, nous dit-on, tout individu en voie de « radicalisation » doit être dénoncé. A entendre la classe médiatico-politique, il faudrait au plus vite rejoindre les troupeaux de consommateurs avachis derrière leurs écrans, seule issue pacificatrice. Tout discours dissident, comme l’est la décroissance, toute remise en cause « radicale » du système économique, technologique, politique, devenant suspect. L’alternative est(elle seulement entre le fanatisme et la vie purement superficielle ? Au contraire, n’est-il pas nécessaire de revendiquer la radicalité, de s’attaquer aux causes de nos maux, et de revenir à la racine : l’homme ?
Aussitôt les attentats de Paris survenus en janvier, comme en novembre, et ce alors que ne manquaient pas les explications possibles de ce qui venait de se produire, une seule interprétation récoltait une approbation consensuelle dans la classe politico-médiatique : tout était dû à la « radicalité » supposée des auteurs de ces attentats. Ainsi dans les semaines qui ont suivi, on se mit à parler en tous sens d’islam « radical », d’individus « en voie de radicalisation » et même d' »autoradicalisation », auxquels viendraient répondre des centres de « déradicalisation ». On connaissait les lois scélérates, qui à la fin du XIXème siècle avaient permis d’amalgamer les poseurs de bombes et les révolutionnaires authentiques. En ce début de XXIème siècle, nos élites ont inventé l’idée scélérate, qui met dans le même sac les terroristes et les réfractaires : la radicalité, voilà l’ennemi
Dans ces cas-ci, comme souvent à la source d’une mauvaise idée, il y a une faute de langage. A y regarder de près, cette catégorie sortie du chapeau des gouvernants repose sur une confusion plus ou moins intéressée. Étymologiquement, le radical, c’est celui qui remonte à la racine d’un problème, à ses causes profondes, pour pouvoir y remédier de manière sensée. Alors que le radical tel que le désignent les gouvernants, c’est en fait l’extrémiste, cet homme aveuglé par la colère et qui a perdu tout sens de la mesure comme des réalités. Évidemment, en politique, il est plus payant de faire passer le radical pour un extrémiste, celui qui, plutôt que d’en rester à la surface des phénomènes sociaux et de proposer des solutions de détail qui ne changeront rien, préfère comprendre d’où vient le mal, et en tirer les conséquences jusqu’au bout. 
141-12Cette petite manœuvre permet aussi de ne pas trop se poser de questions sur les causes réelles de l’extrémisme, qui pullule aujourd’hui de toutes parts. Car si la société actuelle produit l’extrémisme comme la nuée porte l’orage, c’est parce que les valeurs qu’elle propage se placent toutes sur le terrain de l’excès, de la surenchère et du refus des limites sous toutes leurs formes : la publicité invite à accéder à tout ce que l’on veut sans se fixer de borne, le marketing incite à dépenser son argent sans réserve, le management vante l’optimisation à l’infini (le culte de « l’excellence), le sport enjoint à se dépasser soi-même dans la performance, les industries culturelles ont fait de la transgression permanente un fonds de commerce (représentation du meurtre, pornographie,etc.), les technologies sont entraînées dans une fuite en avant qui ne connaît pas d’horizon, etc. L’illimitation est devenue, pour reprendre l’expression de Castoriadis, la signification imaginaire centrale de cette société. 
La tyrannie connectée
Mais au-delà des valeurs mises en circulation, c’est la logique même du néolibéralisme qui met à mal les croyances contemporaines, engendrant de nouvelles formes d’extrémismes. Comme l’ont montré nombre de sociologues(1), le néolibéralisme, plus encore que le capitalisme à l’ancienne, promeut la capacité de l’individu à se construire lui-même, à choisir sa destinée et être acteur de sa propre réussite. Or cela suppose des prises de décision en permanence, la résolution continue de dilemmes dont l’accumulation devient éprouvante, angoissante. Car ce ne sont plus seulement des biens et des services qu’on nous somme de choisir de manière réfléchie et planifiée en fonction de nos intérêts, mais notre emploi, notre partenaire amoureux, notre style de vie, notre santé, notre identité sociale ou sexuelle… Avec pour conséquence une responsabilité écrasante retombant sur nos épaules en cas de déception ou d’échec. C’est ce que la sociologue Renata Salecl a appelé « la tyrannie du choix ». Le coût psychologique de cette tyrannie, la « fatigue d’être soi », entraîne à se replier sur un système de sens prédéfini, où tous les choix ont déjà été faits pour l’individu. Comme le résumait récemment le psychanalyste Fethi Benslama dans le cas des djihadistes français : « l’Islamisme comporte la promesse d’un retour au monde traditionnel où être sujet est donné, alors que dans la civilisation moderne l’individu est une superproduction de lui-même qui l’oblige à un travail harassant […] Certains jeunes préfèrent aujourd’hui l’ordre rassurant d’une communauté avec ses normes contraignantes, l’assignation à un cadre autoritaire qui les soulage du désarroi de leur liberté et d’une responsabilité personnelle sans ressources(2). » Ou comment la tyrannie du choix se renverse en choix de la tyrannie…
Et cela jusqu’au bout, car tout le paradoxe est que ce rattachement à une tradition sectaire se fait sur le modèle même de ce que propose le capitalisme. En se convertissant à l’islam extrémisme, les djihadistes d’aujourd’hui se déterminent en faveur d’une « offre d’identité » selon des critère qui sont tout à fait ceux du consommateur lambda : leur adhésion à une communauté religieuse, loin d’être le terme d’une évolution spirituelle, est issue d’une volonté personnelle recherchant un produit correspondant à un besoin identitaire. Les témoignages de djihadistes français recueillis par le journaliste David Thomson(3) sont à cet égard très révélateurs, par la rapidité avec laquelle la totalité des jeunes se sont convertis, d’un moment sur l’autre, exactement comme on fait un achat impulsif, et ce, la plupart du temps via Internet.
1244-CHAPPATTECar le djihadisme actuel est inséparable des nouvelles technologies : comme l’explique le même reporter, il ne peut se comprendre sans le rôle joué par le « cheikh Google » et par « Abu Facebook le recruteur » Ainsi se trouve vérifié le pronostic de Guillaume Carmino il y a dix as déjà dans La Tyrannie technologique : par sa capacité à agglomérer des micro-communautés centrées sur leurs domaines de prédilection, au sein desquelles les opinions deviennent toujours plus extrêmes du fait de ne plus être en dialogue avec d’autres visions du monde, Internet est le terrain le plus favorable qui soit pour le développement de groupes « aux opinions fondamentalistes, c’est-à-dire en quête de pureté« , « auto-alimentant leur haine et leurs névroses(4)« . Il n’y manque même par le narcissisme du consommateur connecté, puisque, comme le note Davis Thomson : « l’un des premiers réflexes d’un apprenti moudjahid français parvenu sur le terrain est de poster une photo de lui armé son son profil personnel », ou de commenter ses exploits sur Twitter avec force « smileys » et autres « lol », fût-ce des décapitations.
Les radicaux contre les progressistes
Nous avons parlé plus haut de tradition. Encore faudrait-il préciser que celle-ci est largement le produit d’une réinvention contemporaine de l’islam des origines, augmentée d’emprunts à la critique de l’Occident décadent telle quelle fut élaborée par l’extrême droite dans l’Europe de l’entre-deux guerres. Le tout répondant aux nécessités des classes dominantes locales, analogue à celle des fascistes de jadis : comment s’approprier la technologie moderne et ses moyens de puissance tout en tirant un trait sur l’esprit des Lumières et les valeurs et institutions démocratiques.
Extrémisme religieux d’un côté et surenchère techno-consumériste de l’autre, autrement dit fanatisme de la pseudo-tradition et fanatisme du pseudo-progrès, sont finalement les eux faces d’une même monnaie. Face à l’illimitation, la décroissance propose quant à elle de réhabilité le sens de la nuance et de la mesure. Ce qui ne signifie pas se convertir à la tiédeur ! Car le clivage politique authentique, écrivait Macdonald, est bien celui qui oppose les radicaux aux progressistes. « Au cours de ces deux derniers siècles, le progrès technologique, l’organisation de la vie humaine d’en haut […], la confiance excessive en la méthode scientifique – tout ceci nous a menés littéralement dans l’impasse. » Dans cette situation, les progressistes sont ceux qui veulent « combattre cette tendance en employant précisément les moyens qui nous ont amenés là » : toujours plus de croissance d’État, de science, de technologie. Les radicaux, eux, veulent « retrouver l’équilibre qui a été brisé au cours des deux derniers siècles par l’hypertrophie de la science » et son application dans tous les domaines : économie, politique, technologie… Ils pensent qu’au-delà d’une certaine limite, se produisent des effets de seuil : les moyens deviennent des fins, les outils de libération finissent par aliéner ceux qui les utilisent, le désordre et la folie s’installent à force d’ordre et de rationalisation. 
C’est dons un certain sens des limites qu’il importe de reconstruire et de traduire en des actes, si l’on veut être radical et arrêter la course folle de la mégamachine. Difficile ? Mais après tout, ce sens des limites est présent en tout un chacun, il faut juste le réveiller. Car c’est lui qui s’exprime lorsque viennent spontanément aux lèvres les mots « ça suffit », maintenant c’est trop », « les choses ont assez duré ».
(1) Voir entre-autres les travaux d’Alain Ehrenberg, de Richard Sennett et de Zygmunt Bauman.
(2) Le Monde, 14 novembre 2015.
(3) Les Français jihadistes, les Arènes, 2014.
(4) Céric Biagini et Guillaume Carmin, La Tyrannie technologique, L’échappée, 2007.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article, publié dans réflexion, Social, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.