Catch anglais – « Brexit » : entre David Cameron et les Européens, le match de catch a commencé

Le Monde.fr | 03.02.2016
4858164_7_d74b_le-premier-ministre-britannique-david-cameron_b0fa8c07db8bddd7c5daa1d3a1c8b870Les concessions que David Cameron est en train d’arracher à ses partenaires européens pour maintenir le Royaume-Uni au sein de l’UE mettent à mal les grands principes sur lesquels s’est construite l’Europe.
Le show peut commencer. Le match de David Cameron contre les Européens, pour persuader les Britanniques de rester dans l’Union européenne, s’engage.
Voici que le premier ministre arrache à ses partenaires de douloureuses concessions. La négociation n’est pas achevée. On attendra le Conseil européen des 18 et 19 février pour connaître le compromis définitif, à l’issue d’une nuit de négociations, interminable, forcément interminable. Et, après une victoire aux points, David Cameron pourra enfin convoquer son référendum, le 23 juin au plus tôt.
C’est un match, certes, mais un match de catch. Tout est chiqué. On fait semblant d’avoir mal, mais on est complices. On fait du bruit, mais on ne résout rien sur le fond.
Qu’en est-il ? David Cameron a promis depuis des lustres un référendum sur l’appartenance de son pays à l’Union européenne (UE). Pas pour faire progresser l’Europe ni pour améliorer le destin de son pays, le Royaume-Uni. Non, pour régler un problème interne au parti conservateur anglais et remporter les élections générales de mai 2015. Au moins a-t-il réussi sur ce point. Voilà que le destin de l’Europe se joue sur des querelles intérieures d’un parti.
Ce match de catch doit flatter la fierté des Britanniques, au point de les convaincre de ne pas choisir le grand large
On entend déjà les reproches : Cameron poserait les vrais problèmes dans une Europe en déconfiture. Qu’il soit permis de noter que le Royaume-Uni n’est ni dans l’euro, ni dans Schengen, ni dans la coopération policière européenne. Les crises qui frappent le continent ne la concernent en rien. Quant à l’UE qui serait trop technocratique, les Britanniques ont déjà répondu eux-mêmes : après un examen attentif du grand marché, ils ont conclu que la répartition des compétences entre Bruxelles et les Etats n’était au fond pas si mauvaise. Les Britanniques le savent : le libéralisme produit inéluctablement de la technocratie, les normes étant le gendarme du marché.
Ce match de catch doit flatter la fierté des Britanniques, au point de les convaincre de ne pas choisir le grand large. On en doute, dans un pays qui pratique, presse tabloïd à l’appui, le Bruxelles bashing depuis des décennies, à l’exception d’un intermède furtif de Tony Blair qui se fracassa sur la guerre en Irak.
Les « trophées » de Cameron
Examinons les « trophées » cameroniens ramenés de Bruxelles. Le premier est un engagement louable de mieux faire fonctionner le marché intérieur, le second de donner un pouvoir aux Parlements nationaux de bloquer les initiatives de la Commission. L’Europe légifère très peu, l’affaire n’est pas fondamentale. Dans ce contexte, le Royaume-Uni va pouvoir affirmer que l’objectif d’une « union sans cesse plus étroite », préambule du traité de Rome, ne le concerne pas. Grande victoire, nul n’en doute, qui émouvra les campagnes du Kent.
Troisième sujet délicat, la zone euro. Les Britanniques ne sont pas dans la monnaie unique mais sont les banquiers de l’euro. Le Royaume-Uni prétend vouloir laisser la zone euro se renforcer, mais veut avoir un droit de regard dès que la City est concernée par ce qui s’y décide. Il n’y a aucune raison de leur céder.
Les Britanniques mettent en pièces de facto la libre circulation des travailleurs en discriminant les Européens de l’Est
Mais le sujet le plus sensible concerne les 850 000 travailleurs immigrés venus de Pologne. David Cameron ne veut plus leur payer d’allocations sociales et met en avant les spécificités du système britannique : le salaire minimum y est très bas, mais l’Etat verse un complément pour assurer un revenu minimum à chacun. David Cameron ne veut verser ces sommes qu’après quatre ans de séjour au Royaume-Uni. La discrimination est flagrante, mais les négociateurs européens et britanniques ont trouvé un habile habillage juridique. Ils vont prétendre que le système social anglais est menacé par cet afflux pour en exclure les Polonais. Cet argument fut naguère utilisé par les Belges et les Autrichiens, dont le système universitaire était pris d’assaut par les étudiants français et allemands, pour imposer des quotas. Cameron est décidé à exercer ce droit dès le lendemain du référendum.

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Match truqué
Ne soyons pas dupes : les Britanniques, chantres de l’élargissement, mettent en pièces de facto la libre circulation des travailleurs en discriminant les Européens de l’Est. Par cette décision, l’Angleterre sort du marché unique et boute les Européens de l’Est hors de l’Europe. Curieusement, les réactions sont molles. Deux explications, la Pologne ultraconservatrice de Jaroslaw Kaczynski ne sait plus où elle habite et semble prête à brader un système qui a fait sa prospérité pour un plat de lentilles. Quant aux Français, ils vont en profiter pour remettre sur la table la directive sur les travailleurs détachés, pour contrer ces mêmes Polonais qui offrent leurs services à coûts cassés. Qui sait s’ils ne demanderont pas à leur tour des restrictions pour contrer l’afflux de Roumains ou de Portugais. De fil en aiguille, la libre circulation en Europe risque de se réduire aux marchandises et aux capitaux : bienvenue dans l’Europe des cartels dénoncée dans les années 1960 par la gauche française.
Dans ce match truqué, les Européens capitulent face à Cameron comme ils l’avaient fait face aux lignes rouges de Tony Blair lors de la Constitution européenne de 2005. Le pire, c’est que l’affaire ne sauvera pas à elle seule un référendum mal engagé. Les défenseurs de Cameron avancent trois arguments : la popularité du premier ministre, le pragmatisme du peuple britannique, qui ne céderait pas aux passions comme ces fichus Français, et la peur du vide : voter non en France en 2005, c’était prendre le risque du statu quo et de l’enlisement. Voter non et sortir de l’Europe, ce serait le saut dans le vide. On n’en croit pas un mot : qui fera croire aux Britanniques que les continentaux cesseront de commercer avec eux s’ils quittent l’Union européenne ? Nous sommes bien trop faibles pour cela. Alors ne cédons pas ce qui reste de l’Europe à Cameron.
Arnaud Leparmentier journaliste
Lire aussi : « Brexit » : ce que contient l’ébauche de compromis proposé à David Cameron
Aujourd’hui dans la presse
Charge des tabloïds contre Cameron. Certains titres de la presse britannique ne cachent pas leur déception au lendemain de la présentation du projet de réformes dévoilé par l’Union européenne en contrepartie du maintien du Royaume-Uni au sein du bloc, accusant même le premier ministre, David Cameron, d’être à sa solde
« Le compromis qui a été trouvé permet sans doute de trouver des solutions à des problèmes qui, jusqu’à présent, paraissaient difficiles à régler mais, au Conseil européen, il ne pourra pas y avoir de nouveaux ajustements. »
Le président François Hollande s’est dit opposé mercredi à toute « nouvelle négociation » sur les demandes britanniques pour éviter un « Brexit », lors du prochain Conseil européen des 18 et 19 février.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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