ONPC – Première prestation télévision de l’ex-ministre de la Justice : la « show girl » Taubira use Léa Salamé, et assomme Yann Moix. 8 bluffs inouïs !

OBS le PLUS 07-02-2016 Par Olivier Picard Chroniqueur politique
ON N' EST PAS COUCHE / 100 EME LAURENT RUQUIER

ON N’ EST PAS COUCHE
Laurent  Ruquier

LE PLUS. L’ex-ministre de la Justice et sa première prestation télévision après sa démission le 27 janvier dernier.  Un show spectaculaire, une performance d’artiste avec de nombreux tours de passe-passe qui lui ont permis de faire oublier ses contradictions et de masquer ses ambiguïtés sans vraiment se dévoiler. Décryptage d’Olivier Picard.

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Christiane Taubira était l’invitée d' »On n’est pas couché » sur France 2. (Capture d’écran)
Questionner Christiane Taubira, c’est une épreuve journalistique. Un jeu d’échecs sémantique. Samedi soir, le « On n’est pas couché » spécial Taubira a pris l’allure d’une espèce de « Qui veut gagner des millions ? » avec une candidate extra-terrestre dont on teste la capacité à trouver des réponses introuvables.
À chaque fois, on se demande comment elle va s’en sortir. Et à chaque fois, elle s’en sort…
Ses trois contradicteurs, Taubira allait les croquer
Pour sa première émission télévisée depuis son départ du gouvernement, l’ancienne ministre de la Justice a fait un show incroyable. On l’a bien vu dans son regard très concentré saisi dans ce moment décisif où l’on s’apprête à affronter l’arène, le public, la lumière crue : elle s’était préparée à ce match à une contre trois comme une professionnelle de la scène et avec un appétit non dissimulé.
Oui, ce qui brillait dans ses yeux, c’était de la gourmandise. Ses trois contradicteurs, elle allait les croquer.
Elle a fait son entrée comme une star, communiant immédiatement avec une assistance debout et conquise par avance, tellement à l’aise dans cette traversée où certains comédiens doivent, eux, faire un effort pour composer une attitude parfois un peu gauche. Pas elle.
Pourquoi s’encombrer d’une fausse modestie superfétatoire ? Elle aime ça, elle aime qu’on la regarde, elle aime jouer avec les défis : chez Ruquier, elle était sur son terrain. Actrice de sa propre histoire. Un peu plus tard, elle niera être narcissique – c’est inavouable –, mais le puissant moteur de son ego s’entend aux premiers mots qui tombent de ses lèvres. Toujours intenses. Impossible de décevoir ses fans avec une première réplique sans saveur.
Elle était prête à en découdre
 C’est en amie que Christiane Taubira était reçue, mais elle allait devoir s’expliquer. Sur les calculs de sa démission-surprise, sur son jeu ambivalent avec le président de la République, sur sa détestation supposée (et réciproque) envers Manuel Valls, sur son « retard à l’allumage » pour trouver la déchéance franchement insupportable, sur son bilan contrasté à la chancellerie…
JOURNAL TELEVISE 12/13 DE FRANCE 3 2012 - 2013 / CHRISTIANE TAUBIRA

Journal  télévisé 12/13 de France 3 / CHRISTIANE TAUBIRA

De son côté, c’était clair : elle se faisait un plaisir d’affronter les interrogations en rafale. Prête à en découdre. Presque trop prête d’ailleurs. À aucun moment, elle n’a laissé transparaître le moindre doute sur elle-même. Pas la moindre petite faille qui lui aurait apporté ce supplément de sincérité et d’humanité qui manque tant au personnel politique. Et dont elle est totalement dépourvue.
On ne peut pas tout avoir…
Une prestation digne d’une grande comédienne
Il y a un côté monstre froid chez l’exubérante Christiane. T. Sûre d’elle, elle a répondu avec aplomb à tout, déroulant ses arguments comme un rouleau compresseur écrasant les contradictions brandies devant elle comme autant de misérables, forcément misérables, obstacles.
Elle était prête à en découdre
Laurent Ruquier, Léa Salamé et Yann Moix s’étaient préparés eux aussi à un télescopage-événement avec une stratégie affichée d’emblée : un accueil bienveillant, mais un questionnement sans complaisance.
Les premiers échanges ont donné le ton. Il n’y aurait pas de confession. Pas de révélation. Pas d’abandon.
La littéraire n’avait pas laissé la moindre chance au hasard. Elle a organisé sa prestation comme on structure un livre avec des répliques au rasoir. Les dialogues, cette littéraire les avaient imaginés. Il ne restait qu’à les jouer avec le talent de comédienne qu’on lui connaît.
  1. Le plan médias com’ de son départ
« Enfin libre ? » attaque joliment Ruquier. Réplique au rasoir en quatre mots avec apostrophes : « Je l’étais déjà ». Point. « Vous aviez préparé votre coup ? » attaque Ruquier. « Je n’ai pas couru les médias […]. J’ai maîtrisé mon expression publique ». 
C’est sûr : sa sortie du  ministère après la passation de pouvoirs avec son successeur a donné une idée de sa conception particulière de la maîtrise de sa com’. Elle n’a fait, dit-elle, « que » deux apparitions en une semaine : « Le Monde » et… Ruquier. « Que deux », donc. Mais un choix très efficace… pour une exposition maximale avec un effet d’attente parfait.
  1. Son rejet de la déchéance de nationalité
« Sincèrement, je souhaite l’échec de cette réforme » pour « préserver cette constitution » et elle cite Condorcet pour rappeler les vertus de la loi fondamentale qui « permet de savoir qui nous sommes ».  C’est beau.
Mais bizarrement personne ne lui fait remarquer qu’elle avait quand même signé le texte de loi vandalisant ces principes avec lesquels elle affirme qu’on « ne compose pas ». Pourquoi cette concession majeure pour donner du temps au temps ?
  1. Pourquoi ne pas avoir démissionné dès le 23 décembre ?
Pendant plus d’un mois, elle est restée dans un gouvernement qui s’apprêtait à renier les principes-avec-lesquels-on-ne-peut-pas-composer. Pourquoi ne pas être partie dès le 23 décembre, quand le président de la République a confirmé que la déchéance ne serait pas abandonnée ou au lendemain de ses vœux du 1er janvier?
Parce qu’ »on ne part pas dans le vacarme. Je ne voulais pas permettre la moindre ambiguïté ». Parce que là, il n’y a pas de vacarme ?
  1. Pourquoi ménager Hollande, principal promoteur de l’horrible déchéance de la nationalité ?
aONPC taubira salaméMoment tendu avec Léa Salamé. La journaliste place Christiane Taubira devant ses responsabilités, mais l’ex-ministre s’embarque dans une démonstration nébuleuse. Parle d’un président qui s’est « hissé » lors du Congrès de Versailles avec le « souci de prononcer des mots pour réunir la majorité des 3/5 ».
Elle théorise aussi sur la « science du moment » d’un président « sous le choc », mais dont elle salue « l’attitude ». On ne comprend rien. Léa Salamé non plus, qui lui dit carrément : « je ne comprends pas bien ce que vous dites.
L’ex-ministre s’agace comme si la (bonne) intervieweuse n’était qu’une petite sotte franchement bouchée : « Je vais essayer de vous répondre en un quart de phrase ». Avec morgue.
La seconde tentative n’est pas plus claire, mais la ministre exceptionnelle a montré que quand elle est coincée, elle fait usage des vieilles ficelles ordinaires des politiciens : l’enfumage. Et le mépris classique pour tenter de rabaisser les journalistes qui posent les questions difficiles… « Vous mélangez tout ! ». Un peu plus tôt, elle avait renvoyé Léa Salamé à ses « obsessions » imaginaires.
Sympa, Christiane…
  1. La confusion des genres de la ministre-écrivain
Christiane Taubira a écrit un livre de rupture quand elle siégeait encore au conseil des ministres, c’est un fait. Elle écrit l’histoire avec un story telling avenant. Elle l’a rédigé pendant la parenthèse des fêtes de fin d’année…  Elle avait besoin d’écrire « pour se clarifier les idées », ok, mais tout en espérant encore faire renoncer l’Élysée. C’est un peu tordu, mais ça passe.
  1. Et les dangers de l’état d’urgence ? « Inquiète » ? 
Elle ne répond pas et s’en sort par une pirouette. Elle est inquiète « des dangers… de la menace terroriste ». Elle le jure : elle a borduré le texte et « préservé les libertés » dans l’état d’urgence à la française « mieux que partout ailleurs » en introduisant la « contrainte judiciaire » et le « contrôle juridictionnel » dans « un processus administratif ».
C’est ultra techno sur un ton véhément. « Vous avez lu la loi intégralement » lance-t-elle à Yann Moix. Non ? Alors fermez-la. C’est ça ? Belle diversion : elle n’a finalement pas répondu à la question pourtant simple : « est-ce que vous voteriez ce texte ? ». Un formidable tour de passe-passe.
  1. Son bilan mitigé au ministère de la Justice
Léa Salamé lui répète qu’elle l’aime bien, par précaution, mais lui présente un petit catalogue de réformes non abouties – justice des mineurs, tribunaux d’instance, suppression de la rétention de sûreté – par opposition à des textes gênants comme la loi sur le renseignement, adoptés, eux !

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En bonne professionnelle de la politique et en praticienne du droit, Christiane Taubira exploite à merveille les imprécisions et les approximations de l’énoncé pour anéantir son propos tout entier.
Une dialecticienne redoutable qui étouffe les contradicteurs sous un luxe de détails. Elle peut ainsi se défendre d’avoir perdu les arbitrages et jure n’avoir jamais dit qu’elle avait « avalé des couleuvres de plus en plus grosses ».
  1. Les imperfections de ses « Murmures à la jeunesse »
aONPC MoitYann Moix s’est avancé avec un très gros bouclier. Avant de commenter l’ouvrage de la ministre, il l’a présentée comme un grand personnage de la Ve République, qu’il aurait toujours « défendue ».
Il fallait au moins ça pour lui dire, lui aussi, que « de temps en temps, il ne comprend pas ce qu’[elle] veut dire ». S’enhardissant, le voilà qui met le doigt sur les lourdeurs du texte, le « verbiage », le côté « vaporeux » de certaines pages, voire la « cuistrerie » d’un style inadapté au public jeune auquel il prétend s’adresser et va même jusqu’à moquer les métaphores grandiloquentes sur les « zombies maléfiques »…

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C’est alors que Christiane Taubira sort de ses gonds, comme elle sait le faire. Et cogne à son tour, raillant « l’explication de texte indigente ». Cette fois elle est cassante, se montre presque méchante entre deux jolis retours de service gagnants sur les « Murmures » : « Si je chuchotais, vous écouteriez un peu plus ».
Elle explique aussi qu’elle a « choisi de baisser le ton » mais, par deux fois, elle assène à Moix un définitif : « Si vous m’aimez comme ça, dispensez-vous en ! »
 On a compris que Christiane Taubira, qui se reconnaît « orgueilleuse » parce qu’elle ne « supporte pas d’être prise en faute », supporte mal la contradiction. Dans sa fureur, elle en rajoute dans l’autosatisfaction et le contentement d’elle-même, peinant à prendre de la distance avec son propre personnage… Et avec son propre livre qui comprend aussi de très belles et sobres pages.
Elle est monolithique, Christiane. Si on ne l’aime pas toute entière, on est un adversaire qu’il faut écraser.
C’est une héroïne
On comprend mieux qu’elle ait usé quatre directeurs de cabinet en quatre ans au ministère…

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Mais cette formidable et attachante comédienne fait tout cela avec panache. Et à la télévision, c’est ce qui compte. En dépit de tous ses évitements et des nombreuses questions auxquelles elle n’a pas répondu – on n’a pas appris grand-chose, au fond, sinon que Manuel Valls était son « ami » – elle donne le sentiment, à tort ou à raison de sortir du ring victorieuse.
C’est une héroïne, les bras levés saluant ses afficionados debout, qui a quitté le plateau nocturne de Ruquier. En prenant tout son temps… Comme si elle ne se résignait pas à quitter le cercle de lumière pour l’ombre du backstage.
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Édité par Louise Auvitu  Auteur parrainé par Aude Baron

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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