Hacker, activiste, lanceur d’alerte … : Anonymous, chevaliers modernes

anonymousordi-pr-blogLE MONDE DES LIVRES | 05.02.2016

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L’anthropologue Gabriella Coleman s’est immergée dans l’univers des défenseurs des libertés numériques. Un passionnant voyage initiatique. ARISTIDIS VAFEIADAKIS/ZUMA/REA
Anonymous. Hacker, activiste, faussaire, mouchard, lanceur d’alerte (Hacker, Hoaxer, Whistleblower, Spy. The Many Faces of Anonymous), de Gabriella Coleman, traduit de l’anglais (Canada) par Nicolas Calvé, Lux, 520 p., 22 €.
Si pour vous, comme pour la plupart des membres de la famille de Gabriella Coleman, Internet, « c’est la corvée des courriels à trier, les nouvelles qu’on lit en buvant son café le matin, le coup d’œil sur sa page Facebook pour voir les dernières photos des amis (et de leurs bambins) et, dans les moments d’ennui mortel au travail, le visionnage de fantastiques vidéos de chats », passez votre chemin. Ce livre ne vous apportera que doutes et inquiétudes.
Mais si, à l’instar de Coleman, vous regardez le Web comme le champ fascinant dans lequel « une bataille rangée sur l’avenir de la vie privée et de l’anonymat fait rage », alors, vous devriez vous laisser entraîner sur les terres des « Anons » (pour « Anonymous »), ces militants radicaux de la liberté numérique devenus célèbres au début du XXIe siècle pour arborer, lors de leurs opérations de sabotage, le masque du personnage de la bande dessinée V pour Vendetta, lui-même inspiré du catholique britannique Guy Fawkes.
Canaux IRC et comptes Twitter
C’est en anthropologue que Gabrielle Coleman, aujourd’hui titulaire d’une chaire de la prestigieuse université McGill à Montréal, a abordé ces terres. De prime abord, elle n’a pas eu à s’aventurer loin de son bureau. Il lui a suffi, en effet, de se connecter jour et nuit pendant cinq ans aux canaux IRC et aux comptes Twitter sur lesquels échangent les Anons. Elle n’en a pas moins traversé toutes les étapes d’un véritable voyage initiatique : la séparation d’avec les siens (qui passerait la journée entière sur son écran d’ordinateur le jour de Noël ?) et une véritable conversion identitaire (Gabriella se muant online en < biella >) en furent les premières étapes. Puis suivirent les expériences de rejet (« Vous avez été chassé du canal par q », lit-elle un matin sur son écran), et enfin l’adoubement, la participation aux débats très secrets puis les discussions sur la meilleure recette de pain sans gluten avec les hackeurs les plus recherchés des Etats-Unis.

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Coleman ne cache pas la sympathie que lui ont inspirée ces libertaires du Web à l’humour douteux, le fameux lulz, terme qui décrit, selon l’Encyclopedia Dramatica qui fait référence en la matière, une forme de « sociopathie volontaire et joyeuse ». Remplacer la page d’accueil du site d’une agence de renseignement par une image pornographique, annoncer fièrement la destruction prochaine de la scientologie ou envoyer aux autres membres des pizzas et des prostituées à payer à réception, voilà des exemples de lulz qu’affectionnaient les premiers Anons recrutés principalement sur le réseau 4chan. Une réminiscence, pour Coleman, des frasques des « bandits sociaux » étudiés par l’historien Eric Hobsbawm ou des tricksters, les bouffons cérémoniels des sociétés primitives dont tout le comportement se devait d’être en rupture avec le consensus social, politique, éthique et esthétique.

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Ressorts philosophiques
Anonymous ne se confond cependant pas avec une quelconque anarchie geek comme voudraient le faire croire ceux qui ont intérêt à en museler les membres. Coleman montre finement les procédures de débat qui animent ses canaux de discussion, le rôle qu’y joue l’autorité conférée non pas par l’identité sociale (inconnue le plus souvent) mais par les contributions passées aux actions du collectif. Elle analyse aussi les ressorts philosophiques de l’anonymat choisi par ces militants : il ne s’agit pas d’un rejet de la responsabilité de leurs actes – beaucoup ont d’ailleurs été condamnés –, mais d’une façon de « décoloniser une subjectivité aux habitudes bien enracinées » et de « viser un bien commun qui soit libéré des enjeux de la reconnaissance personnelle et de l’autopromotion ».
Le fait que les « saloperies ultracoordonnées sur Internet » des premiers adeptes du lulz aient pu donner naissance, malgré les dissensions internes permanentes qui traversent ce groupe, à l’un des mouvements les plus marquants de défense des libertés individuelles et de lutte contre les injustices, apparaît à Coleman comme « un petit miracle de la résistance politique ».
Paradoxe frappant
anonymousAu prix d’infractions à la loi – mais parfois aussi d’erreurs –, Anonymous a réussi à jouer un rôle dans la divulgation des documents classifiés de la diplomatie américaine par WikiLeaks, dans le soutien aux révolutionnaires tunisiens, dans la lutte contre les officines privées qui fournissent aux Etats des logiciels permettant d’espionner leur population, comme dans la dénonciation de la tolérance des institutions à l’égard des viols commis sur les campus américains ou dans celle des meurtres perpétrés par des policiers.
Coleman ne perce sans doute pas encore, dans ce livre, tous les mystères d’Anonymous. Mais elle illustre avec un très grand talent ce paradoxe frappant du monde dans lequel nous vivons, déjà formulé par Julian Assange : c’est peut-être aujourd’hui chez les informaticiens les moins politisés, au sens classique du terme, que se trouvent les ressources de culture militante et politique qui nous permettront de faire face à l’extension de la surveillance de masse sur Internet et à l’injustice sous toutes ses formes.
Gilles Bastin Journaliste au Monde

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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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