Disparition – Camille Lacoste-Dujardin est morte à 86 ans

LE MONDE | 09.02.2016
L’ethnologue de la culture kabyle : « l’une des rarissimes anthropologues français à maîtriser parfaitement le dialecte kabyle ». Elle fut des quarante-six ethnologues qui, le 12 mars 1956, envoyèrent une lettre ouverte à Guy Mollet, alors président du conseil, pour appuyer le droit à l’autodétermination du peuple algérien.

CAMILLE LACOSTE

Camille Lacoste-Dujardin est morte le 28 janvier, à Bourg-la-Reine, dans les Hauts-de-Seine, des suites d’une maladie qui, à partir de l’automne 2014, devait lentement l’éloigner de sa table de travail. Née à Rouen, le 1er mars 1929, Camille Dujardin vécut d’abord à Cherbourg, où son père travaillait comme technicien à l’arsenal maritime. Celui-ci ayant été amené, avec le personnel de la marine, à se replier pour échapper à l’occupation allemande, Camille Dujardin suivit sa famille à Casablanca.

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Revenue en France à l’issue de la guerre, elle finit ses études secondaires à Paris et entra à l’Institut de géographie de Paris (1949-1950). Deux rencontres décideraient de son orientation de recherche sur le Maghreb : celle de Jean Dresch, éminent géographe du Maghreb, et celle, sur les bancs de l’université, d’Yves Lacoste. En 1951-1952, elle commença une initiation à l’ethnologie à l’Institut d’ethnologie du Musée de l’homme avec Hélène Balfet. En compagnie d’Yves Lacoste qu’elle avait épousé et qui, jeune agrégé, avait été nommé au lycée Bugeaud d’Alger, elle partit pour l’Algérie en 1952.
Œuvre abondante
A la faveur de ce séjour, elle découvrit la Kabylie, sa société et sa culture. Considéré comme politiquement « indésirable » par les autorités françaises, le couple dut quitter l’Algérie en 1955. De retour à Paris, elle fit un stage au Centre de formation aux recherches ethnologiques et au département d’Afrique blanche et Levant du Musée de l’homme. Elle fut des quarante-six ethnologues qui, le 12 mars 1956, envoyèrent une lettre ouverte à Guy Mollet, alors président du conseil, pour appuyer le droit à l’autodétermination du peuple algérien.
A partir de 1958, attachée de recherche au CNRS, elle suivit à l’Ecole nationale des langues orientales vivantes l’enseignement du berbère et obtint, en 1961, son diplôme de berbère, ce qui devait en faire « l’une des rarissimes anthropologues français à maîtriser parfaitement le dialecte kabyle », selon l’anthropologue Alain Mahé.
Commença alors une longue carrière au CNRS. Une fois nommée directrice de recherche, à la suite de Germaine Tillion, elle dirigea le laboratoire du CNRS « littérature orale, dialectologie, ethnologie du domaine arabo-berbère » (1978-1994), puis présida la section 38 : langues et civilisations orientales, du comité national du CNRS (1976-1981).
Essentiellement consacrée à l’étude de la Kabylie, de sa société et de sa culture en Algérie et en diaspora, l’œuvre de Camille Lacoste-Dujardin est abondante. En premier, elle a consacré des ouvrages à la littérature orale qui, au départ de sa carrière, lui permit de conjuguer travail sur la langue et recherches ethnologiques dans un contexte de guerre en Algérie qui lui interdisait tout accès au terrain : après avoir traduit et publié en 1965 un recueil de contes et légendes de Grande Kabylie (recueillis, transcrits en caractères latins et publiés en 1893 par Auguste Mouliéras), elle fit du conte kabyle l’objet de sa thèse d’Etat en ethnologie, publiée en 1970.
« Art de reconnaître »
Deuxième axe de recherche qui élargit son audience au-delà même des études berbères : les femmes, avec plusieurs ouvrages marquants, singulièrement Des mères contre les femmes (La Découverte, 1985), mais aussi La Vaillance des femmes (La Découverte, 2008), ce dernier s’inscrivant en faux contre les thèses du « consentement à la domination » des femmes kabyles, formulées par Pierre Bourdieu. Enfin, dernier axe, celui faisant un retour sur l’ethnologie coloniale, notamment à propos d’une dramatique affaire occultée de la guerre d’Algérie, l’iconoclaste Opération oiseau bleu (La Découverte, 1997).
Au-delà d’une ethnologie comme « art de connaître », Camille Lacoste-Dujardin pratiqua une ethnologie comme « art de reconnaître » : aussi fut-elle sensible à rendre aux femmes et hommes qu’elle avait rencontrés le savoir qu’elle avait acquis à leur contact, et œuvra-t-elle pour la valorisation du patrimoine culturel kabyle (Dictionnaire de la culture berbère en Kabylie, La Découverte, 2005).

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Sa vie consacrée à connaître l’univers kabyle lui valut d’ultimes hommages : la publication, en 2014, de son dernier ouvrage, à Tizi-Ouzou, et sa réception en décembre 2014 – dernière apparition publique (photo) – par la Coordination des Berbères de France à Drancy (Seine-Saint-Denis) pour ses soixante ans de recherche sur la Kabylie, qui venait humainement consacrer la longue relation privilégiée qu’elle avait nouée, notamment avec les femmes de cette communauté en Algérie et en émigration.
Tous ceux qui ont connu Camille Lacoste-Dujardin conserveront d’elle le souvenir de sa « vaillance » intellectuelle et morale, de sa générosité avec ses amis, étudiants et collègues, et d’un lumineux sourire.
Pierre-Robert Baduel (Directeur de recherche honoraire au CNRS)

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Paris: Les adieux à Camille Lacoste Dujardin  mardi 02 février

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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