Polony : « La télévision est une arme de destruction massive »

L’Obs – 13/11/2015 – Alexandre Le Drollec – Interview Extraits –
Cette ex-chevènementiste jongle entre « le Figaro », Europe 1 et « Polonium », sa nouvelle émission sur Paris Première. Elle signe aussi « Nous sommes la France » (Plon), essai post-Charlie sur le thème de l’identité.Les polémistes occupent aujourd’hui une place prépondérante dans le débat public. Ont-ils supplanté la parole des politiques ?
–  C’est effarant de voir que la présence de journalistes ou d’intellectuels qui prennent position déclenche une telle hystérie. Prenons le cas d’Eric Zemmour. Pourquoi a-t-il pris tant de place dans le paysage politique ? Parce que, durant des années, il a été le seul à rompre avec une forme d’unanimisme médiatique. Voilà tout. Il ne fallait pas le laisser seul !
La télévision a longtemps oublié de proposer plusieurs nuances de pensées. Si elle l’avait fait, Eric Zemmour ne serait pas devenu un gourou ! Ensuite, si le public se tourne davantage sur les polémistes et les penseurs, c’est aussi à cause de la médiocrité du personnel politique. Qui aujourd’hui, dans la classe politique, propose une vraie vision de la société ? Les jeunes générations sont des technocrates nourris aux communicants. Il ne faut pas s’étonner que les gens aient envie d’entendre un autre discours.
En mai dernier, vous lanciez un énigmatique Comité Orwell censé « promouvoir le pluralisme dans les médias » et qui, depuis, a totalement disparu des écrans radars. Ce comité est-il mort-né ?
–  Pas du tout ! Nous nous sommes réunis en assemblée générale début novembre et nous allons organiser un colloque en janvier. Un ouvrage collectif est aussi en préparation. Nous y traiterons de sujets où il apparaît nécessaire de faire entendre une autre voix, d’éclairer l’actualité d’une autre manière. Pour moi, il est indispensable de se concentrer sur les questions économiques. L’Europe et les États-Unis sont par exemple en pleine négociation sur le traité de libre-échange transatlantique (Tafta). Elles se déroulent dans une opacité absolue et tout le monde s’en fout ! C’est pourtant un peu plus grave que de savoir si, oui ou non, Michel Onfray fait le jeu du FN !
Que vous ont appris vos trois saisons passées sur le plateau d’ »On n’est pas couché » (France 2) ?
–  A débattre de manière efficace, à construire un entretien. « On n’est pas couché » demande énormément de travail. L’enregistrement dure 4 heures 30, l’interview politique, parfois une heure et demie. J’ai une formation universitaire, d’où ma propension – souvent moquée – à poser des questions type « thèse-antithèse-synthèse ». Chez Ruquier, j’ai essayé d’être plus efficace et plus intelligible.
–  Il ne faut jamais fermer la porte. On ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve. Il est toutefois compliqué, dans le paysage actuel, de faire émerger une simple voix citoyenne. Les partis politiques verrouillent la parole et il faut une machinerie de guerre derrière soi pour faire entendre ses idées. Regardez les tentatives des récents mouvements citoyens – ceux d’Alexandre Jardin ou de Pierre Larrouturou… Tous mort-nés ! Peut-être que leur discours ne correspond pas aux attentes du public, je ne sais pas. Mais je constate que ceux qui tentent de se faire entendre hors des partis structurés peinent à émerger.
Dans « Nous sommes la France » (Plon), vous interrogez ce que vous appelez le « slogan publicitaire “Je suis Charlie” ».
–  Nous vivons dans le règne de l’émotion. Sous le coup de l’émotion, un homme a créé ce hashtag « Je suis Charlie ». Réduire le réel à « Je suis Charlie » – ou à « Je ne suis pas Charlie » – est dramatique. On aboutit à des hystéries collectives parce qu’un gamin de CE2 clame quelques jours après les attentats qu’il n’est pas Charlie ! Le réel ne peut se résumer à « Je suis » ou à « Je ne suis pas », ni à « J’aime » ou à « Je n’aime pas ». Or tout sujet se résume aujourd’hui à cette question d’adhésion façon Facebook. Ça me paraît dangereux.
« La plus sobre et la plus géniale définition » de la télévision, écrivez-vous, reste celle de Patrick Le Lay, ex- PDG de TF1 : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ».
–  C’est monstrueux mais dramatiquement vrai. Nous vivons dans une société consumériste. L’abrutissement est généralisé et la publicité nous dicte désormais notre façon de vivre. Cette régression est désespérante. Quand elle est accouplée à la publicité, la télé est une arme de destruction massive. Au fil du temps, cette merveilleuse invention est devenue un outil mercantile. Imaginez qu’en 1961, l’ORTF programmait « les Perses », d’Eschyle, en prime time ! Les gens, autour de la machine à café, parlaient d’Eschyle ! Certes, il n’y avait qu’une seule chaîne, mais tout de même…

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Regardez-vous la télévision ?
–  Jamais !
Propos recueillis par Alexandre Le Drollec
REPERES
1975. Naissance à Paris.
2002. Entre à l’hebdomadaire « Marianne ».
2009. Rejoint « le Figaro ».
2011. Chroniqueuse à « On n’est pas couché » (France 2).
2012. Hérite de « la Revue de presse » d’Europe 1.
2015. Anime « Polonium », le vendredi, à 22h40, sur Paris Première.

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