Politique – Primaire ou Pugilat ? : Il ne va pas être simple de garder son sang-froid pendant neuf mois.

Le Monde | 16.02.2016
Primaire à droite : « Le désir de revanche est mauvais conseiller »
Entre les candidats à la primaire qui doit désigner le candidat des républicains à la prochaine élection présidentielle, jamais les échanges n’avaient été aussi violents. Sur la politique d’immigration, sur la crise syrienne ou sur les choix économiques, les insultes ont fusé : « Menteur ! », a accusé le premier ; « menteur toi-même ! », a répliqué le deuxième ; « sale type ! », a balancé un troisième, tandis que le quatrième traitait de tous les noms le frère et le père du cinquième. Le dernier, accablé, a tenté sans succès de calmer ce match de catch où tous les coups étaient permis : « Nous sommes en train de faire tout ce qu’il faut pour perdre cette élection… »
Scène d’anticipation, neuf mois avant la primaire de la droite française ? Non. Mais scène bien réelle qui a opposé, le 13 février, lors d’un débat télévisé organisé à Greenville, en Caroline du Sud, les six candidats encore en lice dans la primaire des républicains américains.
Certes, les républicains français n’ont pas la chance de disposer d’un ambianceur aussi efficace que le milliardaire populiste Donald Trump. Mais ils comptent tout de même dans leurs rangs, déjà sur le ring ou impatients d’y monter, quelques solides castagneurs prêts à régler de vieux comptes et capables de faire de sérieux dégâts.
Car l’exemple américain le démontre : une élection primaire peut être la meilleure ou la pire des procédures pour départager les candidats d’un parti. Depuis que les socialistes français l’ont utilisée pour désigner François Hollande en 2011, on en connaît les mérites : sortir des manœuvres d’appareil opaques d’autrefois, arbitrer démocratiquement les ambitions rivales et éviter les vendettas fratricides, permettre un débat public sur les orientations de chacun et, enfin, offrir au vainqueur une solide rampe de lancement pour sa campagne présidentielle.
Etre irréprochables
Mais l’on connaît aussi les conditions de la réussite. La première est d’organiser un scrutin impeccable. Les Républicains s’y emploient depuis un an, sous la houlette du député Thierry Solère. Alors que la confusion et les irrégularités du scrutin qui a opposé, en novembre 2012, Jean-François Copé et François Fillon pour la présidence du parti sont encore dans les mémoires, ils savent qu’ils doivent être irréprochables. La moindre bavure leur serait fatale.
La deuxième condition, dès lors que le scrutin est largement ouvert aux sympathisants et non aux seuls adhérents du parti, est de mobiliser largement les électeurs qui se reconnaissent dans la droite et le centre. Les quelque 10 000 bureaux de vote prévus (autant que par les socialistes en 2011) et leur répartition soigneusement arbitrée sont, à cet égard, un gage solide de succès populaire. D’ailleurs, l’enquête électorale du Cevipof, le centre de recherches politiques de Sciences Po, a démontré que l’objectif fixé par le parti Les Républicains est réalisable : 6 % à 7 % des Français se disent, dès à présent, certains de participer à la primaire de novembre, soit 2,5 à 3 millions d’électeurs, chiffre similaire à celui de la primaire socialiste il y a cinq ans.
Reste la troisième condition, essentielle : une primaire réussie est une primaire maîtrisée. Là encore, l’exemple socialiste de 2011 est instructif. Quelles qu’aient été, à l’époque, les inimitiés personnelles ou les divergences politiques entre les candidats – et elles ne manquaient pas –, chacun a su donner assez de tenue à l’affrontement pour éviter les dérapages. L’attaque la plus vive fut celle de Martine Aubry contre les ambiguïtés de François Hollande : « Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup ! » On a connu pire, même si la formule a fait mouche et continue de coller aux basques du chef de l’Etat.
Désir de revanche
Or c’est là que, à l’instar de leurs cousins américains, le bât risque de blesser chez les républicains français, tant sont palpables les tensions, les animosités, voire les haines recuites qui opposent leurs principaux concurrents, déclarés ou présumés. Quoi qu’ils en disent et en montrent, tous semblent animés, en premier lieu, par un puissant désir de revanche, qui est rarement bon conseiller. Revanche de Nicolas Sarkozy sur son échec de 2012, qu’il continue à juger immérité. Revanche de François Fillon, après le traitement que lui a fait subir, pendant ses cinq années passées à Matignon, l’ancien président de la République. Revanche d’Alain Juppé sur le mauvais sort judiciaire qui a interrompu sa carrière en 2004. Revanche de Jean-François Copé sur tous ceux qui l’ont enterré vivant il y a deux ans lorsque l’affaire Bygmalion a éclaté. Et revanche de tous ceux-là et des autres (Nathalie Kosciusko-Morizet, Bruno Le Maire, Nadine Morano, Henri Guaino…) contre Nicolas Sarkozy, ses promesses envolées et ses rodomontades sans effet.
En outre, leur conseil national, organisé à Paris le week-end passé, a démontré combien leur affrontement s’engage sur le mode de la défiance et de la provocation. C’est Nicolas Sarkozy qui veut faire entériner son projet par les militants d’ici deux mois dans l’espoir de marginaliser ses concurrents, mais contre la logique même de la primaire. C’est Alain Juppé, François Fillon, Bruno Le Maire et Jean-François Copé qui répondent en snobant le discours de clôture de leur président. C’est le même Copé qui annonce sa candidature au moment même où M. Sarkozy s’exprime sur une autre chaîne de télévision. C’est le fidèle Henri Guaino qui vide son sac de reproches à la tribune. Et l’on en passe…
Sur de telles bases, il ne va pas être simple de garder son sang-froid pendant neuf mois. Et d’éviter que la provocation ne tourne à l’agression et la primaire au pugilat. C’est pourtant la clef du succès et la condition du rassemblement derrière le vainqueur. Rude défi.
Lire aussi : Primaire pour 2017 : le début des grandes manœuvres à droite
Gérard Courtois Journaliste au Monde

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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