Militer avec son argent

L’âge de faire  journal alternatif – 28 janvier 2016 – Fabien Ginisty –
N105-FBQue font les banques de notre argent ? Elles le prêtent, l’investissent, « financent l’économie »… Mais encore ? Est-il utilisé, par exemple, pour aider un jeune maraîcher à s’installer ? Ou bien à accorder un crédit à un promoteur immobilier ? A spéculer sur le marché mondial du blé ? Autant les considérations éthiques guident de plus en plus nos achats du quotidien, autant il est rare que l’on se pose la question pour notre épargne. Pourtant, aussi maigre soit-il, notre pécule « travaille », du moment qu’il est déposé sur un compte en banque (même si c’est un compte courant qui ne rapporte aucun intérêt…). Il travaille sans que l’on sache exactement ni pour qui ni pour quoi (1). pour le meilleur ou pour le pire ?
Une course effrénée
La crise de 2008 a révélé la place cruciale que la finance a pris dans l’économie. Des spécialistes expliquent que le politique a tellement donné de pouvoir aux banques, via la libéralisation engagée dans les années 80, qu’il a conduit à l’avènement d’une nouvelle forme de capitalisme : le capitalisme financier (2). Les « marchés », dont le seul objectif est le profit, sont devenus les créanciers des grandes entreprises, mais également des États, imposant aux unes des taux de rentabilité toujours plus élevés, et aux autres des législations toujours plus souples. Sous peine de « fuite des capitaux ».
Acteurs incontournables de ces marchés financiers, les banques sont elles-mêmes en concurrence. Pour offrir les meilleurs taux d’intérêt à la fois aux épargnants et aux emprunteurs, mais aussi pour satisfaire leurs actionnaires, elles se croient obligées de proposer des solutions d’optimisation fiscale dans un « paradis », de spéculer sur le gaz de schiste, de chercher à gagner de l’argent le plus facilement possible. Dans cette course effrénée, l’éthique n’a pas sa place. En France, l’évasion fiscale coûte à la collectivité au moins 30 milliards d’euros chaque année (3). Ce détournement de fonds n’est pas seulement orchestré par HSBC ou UBS : un tiers des filiales étrangères des 5 plus grandes banques françaises, oit 577 agences, sont situées dans des paradis fiscaux (4).
Un seul pilote : le profit
L’absence d’éthique dans les pratiques bancaires conduit même l’une d’entre elles, la BNP Paribas, à faire l’objet de poursuites aux États-Unis pour financement du terrorisme. Poursuivie par des familles de victimes d’attentats, elle est accusée d’avoir financé Al-Qaïda, en ayant accepté l’argent du pétrole soudanais, violant délibérément l’embargo alors imposé par les États-Unis. La recherche du profit semble dons être le seul pilote dans l’avion finance. Installé en classe éco, le petit épargnant de la BNP Paribas est-il responsable de cet état de fait ? D’autres confortablement installés en classe affaires, ont bien plus intérêt à voir le profit installé aux commandes – et sont même équipés de parachutes (dorés) -. Mais, quels que soient les responsables, et sans attendre un re-réglementation nécessaire des marchés financiers, nous avons tous la possibilité, dès maintenant, de ne plus cautionner cette finance prédatrice. 
Rependre la main !
sans-titreEt si nous prenions la main sur notre épargne ? Si le client est roi à la BNP Paribas ou à la Société générale, demandons de comptes ! Si la Banque populaire, la Caisse d’épargne, le Crédit mutuel ou le Crédit agricole sont des banques coopératives, exerçons notre pouvoir de sociétaires ! Si nos banques sont aveuglées par le profit, changeons-en ! Rejoignons par exemple, les sociétaires de la Nef, qui ont choisi de faire primer l’éthique sur le fric. Nous pouvons aussi investir sans les banques dans des projets qui ont du sens, nous pouvons aussi nous assurer entre voisins, prêter à nos proches, donner… Un panel de solutions existe pour utiliser notre épargne autrement, et en faire profiter de jeunes entrepreneurs, des familles dans le besoin, des entreprises de l’économie sociale et solidaire, des associations de solidarité Nord/Sud… Cela s’appelle la finance solidaire.
Emploi, solidarité, énergies renouvelables
En France, plus d’1 million d’épargnants ont déjà fait la démarche (6). Les 7 milliards d’euros qu’ils ont déposés sur des produits d’épargne solidaire n’alimentent plus les circuits de la finance prédatrice. Cela représente 0,15 % de l’épargne globale. pas de quoi faire trembler les traders de la City, certes. Mais cette goutte d’eau a permis, en 2014, de créer ou de consolider 43 000 emplois; d’héberger près de 5 000 personnes en difficulté et des les accompagner; de financer des projets d’énergie renouvelable pour l’équivalent de la consommation électrique de 15 000 foyers… Transparence, choix de la destination de l’épargne pour des projets d’utilité sociale, partage des risques basé sur la confiance, voilà le pari de la finance solidaire, révélateur des valeurs que l’on peut donner à notre épargne.
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(1) même pour les livrets réglementés, la destination de l’épargne n’est pas claire. Pour le livret A par exemple, on peut estimer qu’un tiers seulement de l’argent déposé finance des projets d’intérêt général, dont le logement social. Les 66 % restant sont autant susceptibles de financer des projets d’entreprises locales que l’achat d’actions en bourse. Quant au livret développement durable, 10 % de l’épargne est destinée aux particuliers souhaitant réaliser des travaux d’économies d’énergie. Le reste est investi dans des prêtes au PME, une catégorie très large (moins de 250 salariés) dans la quelle on retrouve, aux côtés des entreprises de l’artisanat, les sous-traitants de l’industrie de l’armement, par exemple.
(2) Lire par exemple « Le nouveau capitalisme », de Dominique Plihon, éd. La Découverte
(3) Le manque à gagner annuel lié à l’évasion fiscale serait compris entre 30 milliards (estimation du Sénat) et 80 milliards d’euros (Syndicat Solidaires-Finances publiques). A titre de comparaison, le déficit de la Sécurité sociale s’élève en 2013 à 12,5 milliards d’euros.
(4) BNP-Paribas, groupe Banque populaire-Caisse d’épargne, Société Générale, Crédit mutuel et Crédit agricole. Chiffres tirés de l’étude réalisée par la Plateforme Paradis fiscaux et judiciaires à partir des données fournies par les banques, à retrouver sur www.stopparadisfiscaux.fr  
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Les paradis fiscaux : l’or des dictateurs, l’argent du crime, l’évasion fiscale y trouvent refuge.
(5) Lire sur Bastamag.net : Une « class action » de victimes de terrorisme cible BNP Paribas aux États-Unis » de Rachel Knaebel
(6) les chiffres qui suivent sont tirés du « baromètre de la finance solidaire« , publié chaque année par La Croix et l’association Finansol

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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