Code du travail : l’étrange défaite

Charlie Hebdo – 09/03/2016 – l’Édito de Riss-
le-gouvernement-se-donne-2-ans-pour-mettre-en-place-sa_1650333_1200x800Le code du travail n’a pas de chance. C’est le seul code que tout le monde veut à tout prix réformer. Il serait trop compliqué, trop difficile à mettre en œuvre. Pourtant, ses défauts supposés, on les trouve aussi dans bien d’autres codes. Essayez de lire et comprendre du premier coup le code du commerce, le code civil, le code général des collectivités territoriales, le code des impôts et bien d’autres souvent inconnus du grand public. Croyez-vous que ces codes soient moins difficiles à appliquer que le code du travail ? Ils le sont tout autant, et sans juriste hyper-spécialisé, ces beaux livres de droit seront pour vous aussi durs à déchiffrer que la pierre de Rosette. Alors, pourquoi ce procès au code du travail et à lui seul ?
Depuis des années, la France ne parvient pas à faire reculer le chômage. On nous dit que tout a été essayé. CDD, contrats aidés, auto-entrepreneur, régime Dukan pour les RMistes, homéopathie pour les chômeurs de longue durée et masque concombre pour les chômeurs de plus de 50 ans sans emploi. Mais rien ne marche. Le chômage est toujours là. Alors, imperceptiblement, ce constat d’impuissance nous fait peu à peu glisser vers les ténèbres, celles de la magie et de la sorcellerie. Quand la pluie ne vient pas et que les récoltent s’assèchent, il faut sacrifier quelque chose de précieux si on eut retrouver la faveur des dieux. On peut sacrifier des poules, des moutons, des vaches. On peut sacrifier un humain, il paraît qu’un enfant, c’est encore mieux les dieux adorent. Mais dans nos sociétés industrialisées et un peu démocratiques, tout de même, ce genre d’immolation a pris un coup de vieux. Aujourd’hui, ce qui nous est le plus précieux, c’est tout ce qui a été laborieusement construit depuis deux siècles en matière de droits humains et de valeurs démocratiques. Le code du travail en fait partie. C’est lui qui a été désigné par les grands prêtres de notre temps pour être égorgé sur la place publique, soulager nos angoisses et faire revenir la pluie et la croissance.
Pas de bol, une fois de plus, c’est tombé sur les salariés
1455579102Une société quia la trouille, et la société française a de plus en plus, la trouille, est prête à tout pour exorciser ses peurs. Nous nous croyons modernes et civilisés parce que nous ne brûlons plus de sorcières en place publique, et pourtant nos esprits apeurés ont autant besoin aujourd’hui qu’hier de bouc émissaire pour supporter la violence d’une économie devenue tyrannique et anxiogène. Elle avale et digère tout, les matières premières, les espaces sauvages, les hommes et les femmes par millions, tel un dieu Baal qui exige de sacrifier certains pour épargner les autres. Pas de bol, une fois de plus, c’est tombé sur les salariés. On a réussi à nous faire croire que le code du travail était responsable du déclin économique du pays. On nous met sous le nez comme des idoles devant lesquelles on devrait se prosterner les exemples de pays qui ont des législations sociales différentes, comme les États-Unis. On nous raconte que l’économie américaine repart parce qu’elle est moins corsetée par le droit social. Sauf que, si la croissance est un peu en hausse là-bas, dans le même temps, les revenus des classes moyennes américaines baissent d’année en année. Pour elles, les retombées économiques de la croissance sont absentes. La croissance ne bénéficie pas davantage aux salariés d’une économie dotée d’une législation sociale allégée qu’à ceux d’un pays avec une législation sociale plus consistante.
Pour diriger, rien de mieux que de faire culpabiliser. le salarié doit culpabiliser. Il ne travaille pas assez, a trop de loisirs, et ne se prive pas encore suffisamment pour redresser le pays. On a trop joui, disait le gouvernement de Vichy pour accuser la semaine de 40 heures et les congés payés d’être responsables de la défaite de 1940. Pourtant, les responsables du désastre n’étaient pas les salariés du code travail mais plutôt les chefs militaires incapables et bornés. On peut se demander si ce n’est pas aussi le cas pour beaucoup de patrons en France qui veulent faire payer au code du travail la responsabilité de leurs choix économiques parfois mauvais. On nous avait aussi promis juré que la baisse de la TVA dans les bistrots allait déclencher une vague d’embauches. On l’attend toujours, et il en sera de même après le saccage du code du travail.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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