Licenciements flexibles et embauches rigides

Charlie Hebdo – 16/03/2016 – Guillaume Erner –
Il n’y a pas que les salariés qui manquent de souplesse. Les patrons aussi sont bien rigides lorsqu’ils recrutent.
Il faut que je vous parle de moi. De l’une de mes premières interview, j’avais alors au bout du micro Bruno Le Maire, ex-directeur de cabinet de l’ex-Premier ministre Dominique de Villepin. L’idée ? Qu’il m’explique comment le CPE – contrat première embauche, cette idée miracle pour donner du travail au moins de vingt ans-  avait vu le jour. Eh bien, vous savez quoi ? Ce plan d’extermination du chômage de masse avait été conçu sans avoir recours à un seul économiste, uniquement avec les conseillers du ministre. Un peu comme si l’on décidait de soigner un cancer avec des garagistes. Aucune simulation macroéconomique, pas de plan particulier, du 100 % politique !
licenciement-caricature-actionnaireOn aimerait bien que la loi travail, forte de l’échec du CPE, ait été élaborée par des économistes, de droite ou de « drauche », des micros, des macroéconomistes, mais en tout cas des vrais, certifiés halal. Bien sûr, ils ne seraient pas d’accord entre eux, mais un débat pourrait avoir lieu. Une discussion arbitrée par des options méthodologiques est tout de même préférable à une discussion tranchée par BFMTV. Car aujourd’hui, le débat semble se polariser autour d’une question : la flexibilité est-elle bonne pour l’emploi ? En d’autres termes, le chômages est-il une fonction croissante des protections offertes aux salariés ? Le raisonnement de ces partisans de la loi travail est simple : c’est parce qu’il est compliqué de licencier que les chefs d’entreprise considèrent qu’il est compliqué d’embaucher. Une question que l’on ne tranchera ni à coup d’intuition, ni à coup de gros bon sens. La réponse est une conséquence directe d’une question centrale en économie : le lien entre l’individuel et le collectif, le niveau micro et le niveau macro. Mais pour l’instant, cet examen sérieux se fait attendre…
Comme des moules à leur rocher
Mais reparlons plutôt de moi. Il y a quinze ans, j’étais comme vous, ou presque. Je veux dire chômeur, si vous faites partie de ces français privés d’emploi. A l’époque, on m’avait dit que c’était sans espoir, je travaillais dans les fringues, j’avais trente deux ans – autant dire 1 000 ans -, mon employabilité était homéopathique. J’étais trop spécialisé, pas assez ceci, beaucoup trop cela. En somme, malgré ma souplesse,je me heurtais à la rigidité des employeurs. Et pourtant, hier comme aujourd’hui, personne ne demandait aux patrons d’être plus souple à l’embauche.
mainVoilà qui est un peu paradoxal. Souvenez-vous : tous nos malheurs viendraient du fait que les salariés français sont trop rigides. Ils s’accrochant, dit-on à leur CDI comme des moules à leur rocher. Alors, peut-être est-ce vrai, peut-être devrait-on devenir plus souples. Mais alors tout le monde devrait s’assouplir, les salariés comme les employeurs. Car, dans le même temps, jamais les patrons n’ont été aussi rigides. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les offres d’emploi. Pour postuler, il faut avoir plus de mille ans d’expérience, moins de 12 ans d’âge biologique, un bac + 60 dans le domaine recherché et un demi-siècle d’expérience réussie dans le poste.
En somme, le marché du travail ou, plus exactement de l’embauche, souffre de trois maladies graves : l’expériencite, la diplômite et le jeunisme. Des maladies graves, parce que, comme le répétait le démographe Alfred Sauvy, qui n’était ni un atterré ni un gauchiste, les hommes se fournissent normalement du travail les uns les autres. En refusant d’embaucher certaines personnes, en maintenant des postes non pourvus, les employeurs difficiles contribuent directement et indirectement au chômage. Alors il faudrait gentiment l’expliquer au Medef : les rigidités à l’embauche créent peut-être autant de chômage que les rigidités à la débauche.

A propos werdna01

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