Grande-Synthe – Damien Carême, le « héros » des migrants .

LE MONDE | 12.03.2016
Malgré le refus de l’Etat, cet élu a ouvert un camp dans sa commune de Grande-Synthe

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Damien Carême et le directeur général de Médecins du Monde Stéphane Roques lors d’une conférence de presse à Grande-Synthe le 20 janvier 2016. PHILIPPE HUGUEN / AFP
Le compliment – « You are a hero ! » – est lancé en anglais. Au camp de migrants de la Linière, que le maire de Grande-Synthe (Nord) a fait construire avec Médecins sans frontières (MSF), Damien Carême est accueilli comme tel. Humanitaires, bénévoles, visiteurs : tous saluent son action.

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Voilà maintenant quatre mois que l’édile de cette commune de 21 000 habitants, située dans la banlieue de Dunkerque, a entamé un bras de fer avec l’Etat. Confronté depuis 2006 à un campement de migrants dans sa ville, l’écologiste a vu la situation s’emballer en décembre quand ils sont passés de quelques dizaines à plus de 2 500. Le tout dans des conditions sanitaires déplorables et en plein centre-ville. « C’était le camp de la honte », lâche Damien Carême.

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© AFP A gauche, le nouveau camp de Grande-Synthe, à droite les containers du Centre d’Accueil Provisoire (CAP) de Calais.
L’élu de 55 ans se met en tête d’accueillir « dignement » les personnes déjà présentes, pour la plupart des Kurdes irakiens qui veulent rejoindre la Grande-Bretagne. Il propose un terrain à quelques kilomètres de là, une langue de terre coincée entre l’A16 et les voies de chemin de fer, tout en espérant que les pouvoirs publics prennent « leurs responsabilités ». Refus du ministère de l’intérieur qui craint l’appel d’air et la mainmise des passeurs.
Malgré la mise en demeure de la préfecture de sécuriser le camp, Damien Carême s’obstine, quitte à devenir pénalement responsable de ce qui se passe sur place. Depuis lundi 7 mars, ce camp ouvert accueille 1 300 personnes dans de petits cabanons en bois chauffés. Douches, sanitaires et point d’eau complètent le tableau.
« Je n’ai pas voulu céder au démantèlement, souligne le maire. A Calais, ça ne règle aucun problème. Il faut laisser à ces gens le temps de se poser et de faire leur demande d’asile dans de bonnes conditions. » Franck Dhersin, le maire LR de Téteghem, comprend son voisin, même si lui a préféré fermer le camp qui se trouvait sur sa commune. « Ça m’a soulagé comme maire mais ça m’a posé des problèmes comme être humain, explique-t-il. Damien est très courageux, moi, je n’ai pas eu son courage. »
Si MSF a financé la plus grande partie du camp, la mairie a tout de même mis 500 000 euros – sans compter les frais de fonctionnement qu’elle devra assurer. Une somme qui fait s’étrangler Sélima Chabab, conseillère municipale d’opposition divers gauche. « Comment la ville peut-elle se permettre de sortir 500 000 euros ? C’est à l’Etat de payer ! s’exclame-t-elle. Le maire dore son image mais prend en otages les habitants. » Ce que réfute celui-ci qui a multiplié les courriers à ses administrés. Son message se veut clair : les cabanons n’ont pas vocation à devenir pérennes.
« Défendre des valeurs »
Cela fait quinze ans et trois mandats que cet ancien cadre informatique, qui éclate de rire à la moindre occasion, se bat pour changer l’image de sa commune. Ancienne terre de maraîchers devenue cité dortoir à l’arrivée d’Usinor et de son acier dans les années 1960, Grande-Synthe apparaît aujourd’hui comme une ville de banlieue défavorisée qui cumule les handicaps. En 2012, l’Insee y comptabilisait 28 % de chômage et 58 % de logements sociaux. Dans le vestibule qui jouxte son bureau, le maire collectionne pourtant les prix : celui du Zéro phyto, de la Fleur d’or, le trophée de l’environnement ou encore le diplôme qui a fait de sa ville la « capitale française de la biodiversité » en 2010. « Ce qui définit le mieux Damien Carême ? Sa pugnacité ! », répond Martial Beyaert, son premier adjoint.
Cet ancien socialiste, passé à Europe Ecologie-Les Verts fin 2014, n’avait pas besoin de cette étiquette pour se revendiquer écologiste. La fibre lui a été transmise par son père, électricien à Usinor, syndicaliste CFDT et maire de la ville de 1971 à 1992. « Quand on est arrivés en 68, il n’y avait pas un arbre, se souvient le fils. C’est lui qui a mis la nature dans la ville. » Il poursuivra dans cette voie quand il prendra les commandes de la commune en 2001 : constructions en basse consommation, menus 100 % bio dans les cantines, jardins partagés ou encore université populaire. Dans sa manche, un atout de taille : la présence d’ArcelorMittal sur la commune et les recettes fiscales qui vont avec.
Jusqu’à présent, les habitants l’ont suivi. En 2014, Damien Carême a été réélu dès le premier tour avec 53,55 % des voix. En seconde position, le FN a récolté 15,07 % des suffrages. Un score que Marine Le Pen a quasiment triplé aux régionales. Cela n’effraie pas ce futur candidat aux législatives de 2017, également conscient qu’il aurait eu plus de chances de se faire élire en restant au PS. « Je ne m’y retrouvais plus du tout », confie-t-il. S’il joue gros politiquement, il refuse de penser que son action en faveur des migrants pourrait lui coûter des voix. « Qu’est-ce que je risque ? De ne pas gagner ces élections ? Si je dois perdre pour avoir défendu ces valeurs, ce n’est pas grave. »
Raphaëlle Besse Desmoulières (Grande-Synthe (Nord), envoyée spéciale)  Journaliste au Monde

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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