Sciences – Le syndrome de l’imposteur, un phénomène propre aux personnes ultracompétentes et endémique chez les scientifiques

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | 01.03.2016 |

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Une chercheuse virologue au Centre européen de virologie et d’immunologie, Laboratoire P4 – Jean Mérieux à Lyon. FRANÇOIS GUENET / DIVERGENCE
Vous arrive-t-il parfois d’avoir la sensation de ne pas être à la hauteur, de ne pas posséder les qualités qu’il faut pour accomplir ­un travail ambitieux ? Un tel sentiment est assez commun et le plus souvent passager, mais ­lorsqu’il se transforme en conviction durable, on entre dans le cadre du « syndrome de l’imposteur », qui est assez ­répandu dans de nombreux milieux professionnels.

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L’individu qui en est atteint se convainc qu’il n’est pas apte à la fonction qu’il occupe ou qu’il ­convoite et ­redoute d’être démasqué tôt ou tard comme un imposteur, au point de renoncer à toute nouvelle opportunité qui pourrait faire progresser sa carrière.
PaulineClance-290x290SuzanneImes-290x290Ce phénomène a été étudié pour la première fois en 1978 par Pauline Clance et Suzanne Imes, de l’université de Géorgie à Atlanta, chez 150 femmes ayant occupé des postes à haute responsabilité mais qui ne parvenaient pas à intérioriser l’expérience du succès, et persistaient à penser que leur réussite était le fait du hasard.
La reconnaissance plus que l’argent
Des études récentes montrent que ce phénomène ne dépend pas du sexe, qu’il affecte généralement des personnes ayant un niveau intellectuel élevé, et qu’il est endémique chez les scientifiques. Des ­articles traitant de ce malaise sont parus dans les rubriques « carrière  » de revues comme Science et Nature.
Le contexte dans lequel grandissent puis évoluent les chercheurs serait propice à son émergence. Souvent élèves brillants, ils peuvent développer un sentiment de valeur personnelle qui est très dépendant de leurs exploits académiques, ce qui les rend prompts à douter et à éprouver sentiment de ne pas être légitime lorsqu’ils commencent à évoluer parmi d’autres ­cerveaux tout aussi performants que le leur, ou sont confrontés au refus d’un manuscrit ou d’une demande de subvention.
La monnaie qui rétribue le travail d’un chercheur n’est pas l’argent, c’est connu, mais la re­connaissance. Même si celle-ci est au rendez-vous, le sentiment d’imposture est parfois tenace. On en a vu récrire vingt fois un rapport et mettre des années avant de le soumettre pour publication, minés par la conviction que le travail n’est pas abouti, ou refuser une invitation à donner une conférence internationale de crainte de voir leur ignorance exposée au grand jour.
Objectifs irréalistes
aFrederik_Anseel_450_450_80_s_c1_c_c_0_0_1Le paradoxe est qu’il s’agit de personnes objecti­vement ultracompétentes, ayant accumulé tous les gages extérieurs de reconnaissance : diplômes, prix, chaire de prestige, etc. Certains pensent que l’universalité du sentiment d’imposture chez les scientifiques naît du fait qu’ils sont confrontés tous les jours à la conscience aiguë qu’ils ne réussiront jamais à tout comprendre. S’appuyant sur des tests de personnalité, Frederik Anseel, de l’université de Gand, évoque plutôt le perfectionnisme exacerbé et l’auto-imposition d’objectifs irréalistes menant à un sentiment inéluctable de défaite et d’insuffisance.
Enfin, il est possible que les scientifiques soient juste un peu trop centrés sur eux-mêmes, car relativiser l’importance de ses travaux, s’occuper d’autrui, s’intéresser davantage à la formation des étudiants qu’à sa propre promotion a aidé certains d’entre eux à se défaire de ce sentiment d’imposture désagréable.
Il est intéressant de noter que le phénomène inverse existe aussi : l’effet Dunning-Kruger, qui montre que les personnes très incompétentes ont une confiance excessivement élevée dans leurs capacités et leurs jugements, et grâce à cela ne connaissent ni le doute ni l’angoisse. Mais non, amis chercheurs, brider votre processeur ­interne n’est pas forcément la meilleure solution pour ­soulager et traiter votre syndrome de l’imposteur.
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Angela Sirigu (Neuroscientifique, directrice de l’Institut de science cognitive Marc-Jeannerod, département neuroscience (CNRS-université Lyon-I))

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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