Turquie – Conflit président premier ministre : Erdogan, seul maître en Turquie

LE MONDE | 06.05.2016
Davutoglu-620x330Editorial du « Monde ». Jusqu’au bout, Ahmet Davutoglu a affiché une fidélité sans faille. « Jamais une seule parole négative à l’égard de notre président n’est sortie de ma bouche et jamais il n’en sortira », a déclaré le premier ministre turc en annonçant, jeudi 5 mai, qu’il renonçait à la direction du Parti de la justice et du développement (AKP), le mouvement islamo-conservateur au pouvoir depuis 2002 – et, par là même, à son poste de chef du gouvernement.
Le conflit entre les deux hommes a commencé en août 2014, au moment où Recep Tayyip Erdogan fut élu triomphalement à la présidence de la République. Il laissait alors, après trois mandats, son poste à la tête du gouvernement à cet universitaire qui fut son conseiller pour les affaires internationales puis son ministre des affaires étrangères. C’était le pari de la docilité.

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Mais M. Erdogan, que ses adversaires surnomment « le nouveau sultan », veut un pouvoir toujours plus absolu, convaincu d’être investi par Dieu pour rendre à l’islam toute sa place dans la République laïque fondée par Mustapha Kemal et redonner à la Turquie héritière de l’Empire ottoman son rang dans le monde. Ahmet Davutoglu fut un premier ministre maladroit et dénué de charisme, réduit au rôle de faire-valoir d’un président tribun à la rhétorique agressive.
Loin de jouer les rassembleurs, le président turc attise toutes les fractures du pays
Mais, ce qu’il paie, ce sont ses succès. Il a joué un rôle-clé dans l’accord migratoire avec l’Union européenne qui prévoit, notamment, la levée des visas, première concrétisation pour les citoyens turcs d’un rêve européen toujours lointain onze ans après l’ouverture des négociations d’adhésion. M. Erdogan clame haut et fort sa volonté de transformer la Turquie en une République présidentielle inspirée du modèle français, alors que ses prérogatives, selon la Constitution en vigueur, restent limitées. Sans s’y opposer, Ahmet Davutoglu préférait attendre, conscient des réticences de l’opinion – y compris au sein de l’AKP.
De fait, la République présidentielle est déjà une réalité. L’homme fort d’Ankara peut, certes, arguer de son bilan. En quatorze ans de pouvoir Erdogan, le revenu par tête a presque triplé et l’AKP a remporté toutes les élections, municipales, législatives et présidentielle, améliorant à chaque fois son score. Le seul demi-échec fut celui du scrutin de juin 2015, où, bien qu’arrivé en tête, l’AKP n’avait pas de majorité. Les affrontements avec la rébellion kurde et les attentats des djihadistes de l’organisation Etat islamique ont permis à Erdogan de se poser en garant face au risque de chaos : il a réussi à renverser la donne et à obtenir une confortable majorité pour son parti lors des élections anticipées de novembre 2015.

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Aujourd’hui, rien ne menace son pouvoir, sinon sa propre hubris. (1) L’opposition laïque n’arrive pas à incarner une véritable alternative. L’implacable répression contre la presse, les ONG et les mouvements de la société civile tétanise une bonne partie de l’opinion. M. Erdogan cristallise toujours les espoirs d’une Turquie conservatrice et nationaliste, majoritaire dans les urnes. Mais, loin de jouer les rassembleurs, il attise toutes les fractures du pays : celle entre sunnites et alévis, secte moderniste issue du chiisme ; celle entre religieux et laïques ; celle entre Turcs et Kurdes ; tout cela, alors que les métastases du conflit syrien déstabilisent le pays. Les Européens, dont la sécurité et la stabilité dépendent de l’avenir de la Turquie, doivent ramener M. Erdogan à la raison.
(1) hubris
L’hybris est une notion grecque que l’on peut traduire par démesure. C’est un sentiment violent inspiré par les passions, et plus particulièrement par l’orgueil. Les Grecs lui opposaient la tempérance, et la modération. Dans la Grèce antique, l’hybris était considérée comme un crime…
http://fr.wikipedia.org/wiki/Hubris

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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