Peuple méconnu – Le Kalahari, terre des Bochimans

Petit Etat d’Afrique australe enserré entre la Namibie, l’Afrique du Sud et le Zimbabwe, le Botswana abrite une faune riche, mais pas seulement. C’est aussi la terre des Bochimans. Le Devoir nous emmène à la rencontre de ce peuple, l’un des plus vieux du monde. 
Rencontre avec de fiers représentants du plus ancien peuple d’Afrique
Le Devoir 9 mai 2015 | Gary LawrenceCollaborateur dans les pans de Makgadikgadi

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Au Botswana, un vaste territoire semi-désertique abrite une faune abondante mais aussi l’un des plus anciens peuples du globe. Honnis par les uns, chéris par les autres, les Bochimans du Kalahari forment le sel de la terre de l’Afrique australe et l’une des meilleures raisons pour se rendre dans ce coin du monde.
Après avoir repéré un brin d’herbe isolé émergeant du sol, le vénérable homme s’assoit et se met à creuser avec sa lance. Une quinzaine de minutes plus tard, il en extirpe un tubercule gros comme un genou, qu’il se met à râper pour obtenir une pâte blanche et molle. Il la presse bientôt de sa paume, au-dessus de sa bouche, afin de s’abreuver de l’eau laiteuse qui s’en écoule.
« Même au pire de la saison sèche, il y a toujours de l’eau pour qui sait la trouver dans le désert », dit ma guide et interprète Xushe Xwii, une Bochiman de la tribu Junxwasi.
Voilà bien une heure que je marche avec elle et une douzaine de Bochimans (aussi appelés Bushmen, ou San), fiers représentants du plus ancien peuple d’Afrique, dans le cadre d’une sortie organisée par le camp où je séjourne. Et je vais d’étonnement en étonnement en découvrant à quel point ces êtres en apparence frêles et graciles évoluent en totale symbiose avec leur rude environnement.
Cette plume d’autruche portée au front ? Elle sert à indiquer la direction du vent, quand il est faible, lors des sorties de chasse. Cette bouse d’éléphant, complètement desséchée ? On en tire une concoction qui sert à soigner les blessures aux jambes.
« Et regarde cet arbre, dit Kgamxoo Tigao, 84 ans, par le truchement de mon interprète. Il fournit de l’eau pour les éléphants qui le déracinent, un poison que nous tirons de la larve d’un insecte qui se nourrit de ses fruits et dont nous enduisons nos flèches, et le bois avec lequel nous fabriquons nos baguettes pour allumer un feu. »
Peu de temps après, un jeune Bochiman le prouve en égrenant du crottin de zèbre sur des brindilles d’acacia, avant de se mettre à frotter l’une de ces baguettes entre ses mains. Des flammes jaillissent bientôt et attirent comme un aimant igné le petit groupe, qui se rassemble tout autour avant d’entonner des chants : j’ai presque l’impression d’assister à une version postmoderne de La guerre du feu.
Je reviens bien vite au XXIe siècle en voyant les Bochimans se passer d’une main à l’autre une grosse douille de fusil remplie de tabac, qu’ils utilisent comme pipe pour fumer : seraient-ils à l’origine de l’expression « Se faire un shotgun » ?
Une chose est sûre, ils n’ont pas leur pareil pour débusquer les porcs-épics, tamanoirs et autres en-cas à quatre pattes, qu’ils traquent jusque dans leur terrier grâce à leur corps filiforme et leurs longues lances.

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Photo: Gary Lawrence Se mettre un scorpion dans la bouche? Pas de problème pour un Bochiman.
Même les scorpions n’échappent pas à leur flair, et ils peuvent les extirper de leur nid enfoui à 50 centimètres de la surface du sol. Ce qu’a fait sous mes yeux un jeune Bochiman, avant d’attraper l’invertébré à aiguillon par les extrémités et de… se le porter en bouche.
Impressionnant, mais… pourquoi fait-il ça ? « Il nettoie sa carapace pour mieux vous la montrer », dit Xixae Kgamxoo, autre guide-interprète, après avoir parlé au courageux lave-scorpions à coups de clics et de claquements de langue, dans ce langage si singulier qui forme l’un des plus anciens encore parlés sur Terre.
Les Bochimans eux-mêmes ont des origines antédiluviennes : en 2012, on a trouvé en Afrique du Sud des outils identiques à ceux qu’ils utilisent aujourd’hui et qui datent de 44 000 ans. Ils ne seraient plus que quelques dizaines de milliers à vivre en Afrique australe — peut-être 100 000 —, dont ici, dans les pans de Makgadikgadi, dans le nord-est du Botswana.
Pans d’inspiration
C’est la veille de cette étonnante virée que je suis arrivé dans cette extension blanchâtre du désert du Kalahari, dans un vieux Cessna qui ressemblait à une boîte de conserve à laquelle on aurait greffé un moteur de Harley-Davidson, tant il pétaradait au ralenti.
En cours de vol, rien, ou presque, si on compare avec la richesse de la végétation de l’Okavango, au coeur duquel je venais de passer une sublime semaine de voyeurisme animalier. L’impression d’éloignement de ce désert à cheval sur plusieurs pays d’Afrique australe n’en était que plus forte, surtout quand les premières taches blanches ont tavelé l’horizon, du haut des airs : les pans.

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Reliques d’un immense lac salé de l’Ancien Monde qui rejoignait le delta de l’Okavango, ces vastes étendues de sel durci se sont formées quand les eaux se sont retirées au gré des mouvements de la croûte terrestre, et qu’elles se sont évaporées en raison des changements climatiques d’il y a une dizaine de milliers d’années. Désormais, ils forment le plus vaste réseau de déserts de sel au monde — même si le Salar d’Uyumi, en Bolivie, demeure le plus grand lac de sel durci du globe.
C’est cet environnement surréaliste et hautement tripatif qui a tant plu à Jack Bousfield, un aventurier arrivé ici dans les années 70. Explorateur et chasseur de crocodiles —il en aurait abattu 53 000 dans sa vie, un record mondial—, il a choisi de fonder un camp où il pourrait accueillir d’autres aventuriers dans l’âme… avant de brusquement finir ses jours dans un accident d’avion, en 1992.
Son fils Ralph a repris l’entreprise, l’a agrandie et rénovée en 2003, dans l’esprit et avec l’ambiance que voulait créer son paternel, en lui donnant l’allure d’un campement est-africain des années 40. À la fois vieillot et ultraluxueux, celui-ci est entièrement éclairé aux lampes à l’huile et presque totalement dépourvu d’électricité — seul un poste de chargement pour batteries de téléphones et d’appareils photos est disponible.
Hormis les sorties dans le désert avec les Bochimans, on vient au Jack’s Camp pour décrocher de la modernité en dormant dans un lit à baldaquin sous une tente rustico-chic, avec mobilier en velours et douche en laiton sous les étoiles, ou pour paresser près de la piscine, à l’abri du four solaire. L’endroit est légèrement usé par le temps, ce qui ajoute un tant soit peu à son caractère suranné.
Durant la saison sèche, on vient ici aussi pour s’abreuver de mirages, perdre son orientation en avançant vers nulle part dans l’immensité d’albâtre des déserts de sel, et pour voir le soleil s’y faire avaler en silence, le soir venu, avant qu’il ne laisse naître une voûte céleste d’une limpidité sans nom.

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Mais on vient également au Jack’s Camp pour entrer en contact avec les attachants suricates (Le Devoir, 28 juin 2014) ou partir en safari-photo, que ce soit sur un quad, à cheval, en itinérance ou en Land Cruiser, ces véhicules qui survivent à tout, ou presque.

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Malgré l’hostilité du cadre environnant, ce ne sont pas les bêtes qui manquent : contingents de flamants roses et milliers de gnous à la recherche d’herbes grasses durant la saison humide (de novembre à avril) ; springboks, oryctéropes (aardvark), guépards, hyènes brunes et zèbres en général…

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Et surtout, les pans de Makgadikgadi sont fréquentés par une forte population de lions du Kalahari. Plus massifs que leurs cousins du nord et arborant une impressionnante crinière noire, ils sont également plus caractériels, dans la région.
« C’est à cause des frictions avec les éleveurs, explique Eric Muzebelt, guide néerlandais né au Rwanda. Ceux-ci les ont longtemps chassés pour protéger leur bétail, mais désormais, ils n’en ont plus le droit. »
Deux poids, deux mesures
L’an dernier, le Botswana a en effet banni la chasse partout sur son territoire, devenant du coup un havre animalier sans pareil en Afrique. Mais, alors qu’on permet encore à de richissimes chasseurs étrangers d’abattre du gros gibier pour rapporter un trophée, dans des réserves privées, la mise au ban de la chasse vise sans discernement tous les Botswanais, y compris les Bochimans.
Or, un homme qui n’a pas tué un animal avec un arc et une flèche demeure un enfant, dit-on chez les Bochimans. Pour continuer à chasser comme ils le font depuis la nuit des temps, ceux-ci doivent maintenant obtenir un permis — quoique, dans les faits, plusieurs continuent de s’adonner à la chasse de subsistance, discrètement et sur de petites proies.
« Il faut cependant savoir qu’aucun permis n’a jamais été délivré  à un Bochiman : pour le gouvernement botswanais, c’est une autre façon d’embêter ce peuple, après l’avoir empêché d’occuper ses terres ancestrales, riches en gisements miniers, dans le Kalahari central », dit Alice Bayer, porte-parole de Survival International, une ONG qui en appelle même au boycottage du tourisme au Botswana pour inciter le gouvernement à respecter sa plus illustre minorité.
Mais, si de plus en plus de jeunes Bochimans acceptent d’être sédentarisés et veulent accéder à la vie moderne, d’autres tiennent à perpétuer les traditions de leurs vénérables ancêtres. Et dans l’état actuel des choses, peu d’autres avenues que celles du tourisme se présentent à eux pour y arriver.

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C’est ce que pense Xushe Xwii, 21 ans, qui est revenue vivre dans son village de Xai Xai, après l’école secondaire, pour servir de guide-interprète au Jack’s Camp, lequel emploie une trentaine de Bochimans qui habitent les environs des pans de Makgadikgadi. « Marcher avec vous me permet de partager ma culture et de contribuer à la maintenir en vie », dit-elle, vêtue de vêtements en peau d’antilope — que plus aucun Bochiman, ou presque, ne porte au quotidien —, comme chaque fois qu’elle part marcher aux frontières du folklore et de la survie culturelle.
 Malgré leur extraordinaire apport à la culture de ce pays, les Bochimans demeurent couverts d’opprobre par une majorité de Botswanais, qui les considèrent comme un peuple primitif et inférieur. Pourtant, ils comptent parmi ceux qui disposent de la plus grande diversité génétique d’Afrique, ils font partie de l’un des peuples ancestraux d’où descendrait une majorité d’humains, et ils continuent d’évoluer dans un environnement de plus en plus hostile.
En voilà bien assez pour justifier un séjour dans le Kalahari : jouer au voyeur animalier, c’est bien, mais toucher du doigt un fragment essentiel de l’humanité, c’est infiniment mieux.
Le Kalahari, terre des Bochimans

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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