Bouche-à-oreille – Du Japon à la France, éloge du fade

Le Monde 07/05/2016
Déjeuner à Paris avec une auteure japonaise qui écrit en français dans un restaurant italien –(L’Inconnu) tenu par un chef nippon n’est pas si fréquent pour bouder son plaisir. D’autant que Ryoko Sekiguchi traite dans son dernier ouvrage d’un sujet aussi mystérieux que le  » fade  » – le titre du livre (éditions Argol, 96 pages, 15  euros).
A déguster le menu de Koji Higaki (un pur régal, à 38 euros, carottes en écume et en coulis, œufs de caille déguisés en pommes de terre, asperges blanches confites, cabillaud poêlé, petit pois, pois gourmands, navets, spaghettini bolognese, brocolis et pavlova agrume), on se demande comment un cuisinier, auteur de plats aussi justes en goût qu’en cuisson, présentés avec cette grâce particulière -venue du Japon, pourrait tomber dans la fadeur. Il y travaille pourtant, préparant un menu fade qui sera servi en juin, pour la sortie officielle du livre de Ryoko.
« Fade désigne une boite vide où l’on jetterait toutes sortes de sensations différentes, des non-sensations et sa propre incapacité à sentir » Ryoko Seruguchi auteur de « Fade »
Qu’est-ce que le fade ?  » Lorsqu’on interroge les gens sur le sens de fade, ils répondent d’abord par l’absence de goût ; mais dès qu’on entre dans les détails, les repères se brouillent « , constate Ryoko Sekiguchi. Comment définir un goût qui, précisément, n’en a pas et qui est toujours considéré péjorativement dans la culture française ? La fréquence de son usage, le caractère définitif de l’expression  » ça, c’est fade « , l’association à des périodes ou des lieux de fâcheuse mémoire – cantine scolaire, service militaire, hôpital – ont conduit l’auteur à soupçonner qu’il s’agissait de bien autre chose que l’absence de goût.  » Fade désigne plutôt le centre creux de toute saveur définissable. Une boîte vide où l’on jetterait en vrac toutes sortes de sensations différentes, des non-sensations et sa propre incapacité à sentir. « 
Synonyme d’ennui, de non-vie, cette notion de fade a, selon Ryoko, conduit la gastronomie française  » à habiter un univers somptueux, splendide, polyphonique, tonique même quand il est minimaliste. Un univers de richesse et de densité « . A la différence de la cuisine japonaise qui,  » au lieu de s’installer pour un spectacle de goûts, se veut plutôt sensible aux goûts -cachés de chaque ingrédient « . Chez nous, le fade est synonyme de rejet, alors que, dans la culture asiatique – François Jullien a écrit un Eloge de la fadeur à propos de la Chine (Editions Philippe Picquier, 1991) –, il conduit à la recherche et à la découverte de goûts nouveaux.
Une cuisine qui murmure
Pour Ryoko, fadeur rime aussi avec douceur.  » Notre vie est assez longue. Parfois on est malade, parfois on a un chagrin d’amour ou parfois on a trop bu pour pouvoir apprécier pleinement cette gastronomie française pour laquelle il faut vraiment être en forme. Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose qui peut nous accompagner même quand on est malade, même quand on n’a pas de force ? Une cuisine qui murmure pour vous ramener dans la vraie vie « 

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Cette cuisine, elle l’a découverte chez Koji Higaki, au sortir de l’hôpital, en dégustant un cabillaud pané de risotto à l’encre de seiche et navets. L’ami qui l’accompagnait ayant trouvé ce plat fade, elle a eu l’idée d’écrire ce livre qui, sous le prétexte de la fadeur, examine avec finesse et sensibilité quelques particularités des -cultures gastronomiques française et japonaise. Il se termine sur trois conclusions : prononcer le mot fade, c’est affirmer son désir de vie. Réfléchir sur ce qu’est le fade, c’est songer à sa propre vie. Et hésiter quelques instants avant de qualifier un plat de fade, c’est songer à la vie des autres. Bonne réflexion.
 J-P Géné
par JP Géné  © Le Monde

 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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